La Compagnie Affable

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« Les Frères Siamois » de Tristan Bernard

Tristan BernardTristan Bernard est un auteur plutôt méconnu aujourd’hui, qui a quand même laissé son nom à un théâtre rue du Rocher à Paris. Il était pourtant célèbre au début du XXème pour ses mots d’esprit distillés dans des pièces, des romans, des articles de presse (il participe aux débuts du Canard Enchaîné), des sketches ou encore dans des mots croisés… Petit exemple :

L’argent n’a pas d’odeur, mais à partir d’un million il commence à se faire sentir.

Vous trouverez ci-dessous un texte assez drôle paru dans le recueil d’histoires Citoyens, Animaux, Phénomènes (1905), qui s’intitule « Les Frères Siamois » et qui pourra vous servir lors d’une audition :

« Vous avez tous appris par cœur cette fable de La Fontaine, où un vieillard, à son lit de mort, conseille à ses enfants de rester unis, s’ils tiennent à prospérer dans la vie…

A qui cette recommandation peut-elle mieux s’adresser qu’à deux frères siamois, qui, tant qu’ils sont unis, peuvent se faire jusqu’à cent cinquante francs par jour dans un cirque, alors que, s’ils s’avisaient de se séparer, ils gagneraient péniblement chacun trente sous par jour, à écrire des adresses de prospectus ?

J’ai connu, à Londres, deux de ces jumeaux unis, appelés communément frères siamois et dénommés scientifiquement xiphopages. Edward-Edmund avaient une fortune assez considérable, qui les dispensait de s’exhiber comme phénomènes.

Edward était né à Manchester, il y a vingt-cinq ans. Edmund était né également à Manchester, vers la même époque. Ils se ressemblaient dans leur adolescence d’une façon extraordinaire. A tel point que les personnes qui ne connaissaient pas leur droite de leur gauche n’arrivaient pas à les distinguer.

Pourtant, avec l’âge, des différences morales assez profondes s’accusèrent entre eux. Edward avait des goûts sévères et studieux, Edmund des instincts populaciers. Ce dernier ne se plaisait que dans la société des voyous et des buveurs. Le malheureux Edward, son livre d’étude à la main, était obligé de suivre Edmund dans les tavernes et dans les bouges. Et quand Edmund rentrait saoul au logis, Edward, le rouge au front, était obligé de zigzaguer avec lui, pour ne pas se faire de mal à leur membrane.

Edward devint un érudit distingué. Mais on ne put l’inviter longtemps aux banquets des Sociétés savantes, où le crapuleux Edmund, dès le potage, commençait tout de suite à raconter de ces histoires obscènes que les gens convenables réservent d’ordinaire pour la fin du repas.

L’année dernière, Edward demanda la main d’une belle et riche jeune fille. Le mariage eut lieu en grande pompe. On fut bien forcé d’inviter Edmund, qui se tint d’ailleurs assez bien pendant la cérémonie. Il semblait que sa belle-sœur lui en imposât un peu. Dans le cortège nuptial, la femme d’Edward, Edward lui-même, Edmund et sa demoiselle d’honneur s’avancèrent, tous quatre sur un rang, au milieu de l’admiration générale. Edmund, le soir du mariage, fut très convenable et très discret. Il s’endormit le premier, et fit semblant, le lendemain matin, de se réveiller très tard. Pendant la lune de miel de son frère, il s’adonna moins à la boisson, surveilla ses paroles et s’habilla proprement, puisqu’il sortait avec une dame. La jeune femme – ai-je dit qu’elle s’appelait Cecily ? – exerçait sur Edmund une grande influence… Au bout de quelque temps, il advint ce qui arrive bien souvent quand on introduit un célibataire dans un ménage. Des relations coupables s’établirent entre Cecily et le perfide Edmund.

Pendant six mois, Edward ne s’aperçut de rien. Mais tout finit par se savoir.

Edward trouva des lettres dans un tiroir mal fermé, et apprit d’une façon irrécusable que sa femme et son frère le trahissaient tous les jours.

Quel parti lui restait-il à prendre ? Se battre en duel avec Edmund, ce n’était guère conforme aux usages anglais. Il craignit aussi les discussions chinoises des témoins. Le duel au pistolet, à vingt-cinq pas, n’était guère possible, non plus que le duel à l’épée, avec l’interdiction habituelle des corps-à-corps. D’ailleurs, qu’arriverait-il s’il tuait son frère ? Pourrait-il continuer l’existence commune avec sa femme ? Toujours ce cadavre entre eux deux ?

Il fit venir Cecily :

–              A partir de ce jour, lui dit-il, vous ne profanerez plus le domicile conjugal. Partez.

–              Bien, dit-elle.

–              Bien, dit Edmund. Je raccompagne.

Le mari fut obligé de les suivre.

Edmund installa Cecily dans un appartement confortable. Et, comme tout finit par s’arranger chez les xiphopages, ils vécurent tous trois très heureux. »

Voir notre liste complète de textes pour une audition de théâtre

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Cette entrée a été publiée le 29 janvier 2015 par dans Littérature, Théâtre, et est taguée , , , .
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