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Littoral de Wajdi Mouawad : Wilfrid – Le Thanatologue

Le Grand Voyage film(J’ai retiré l’intervention du Chevalier qui vient décapiter le Thanatologue pour des raisons pratiques…)

Tableau 5. Morgue

Morgue.

LE THANATOLOGUE. Bonjour ! Veuillez excuser l’odeur, on a eu une fuite de gaz. Il est tôt pour ce genre de choses, mais avant de vous donner le moindre détail, il vous faut reconnaître le corps. Vous êtes le fils, n’est-ce pas ? Vous lui ressemblez beaucoup.

WILFRID. Vous connaissiez mon père ?

LE THANATOLOGUE. C’est moi qui ai pratiqué l’autopsie. Vous lui ressemblez. Venez.

WILFRID. Vous êtes sûr que c’est nécessaire ?

LE THANATOLOGUE. L’identification est obligatoire pour récupérer le corps de votre père.

WILFRID. Puisque vous dites que je lui ressemble…

LE THANATOLOGUE. Vous allez voir, c’est moins impressionnant qu’on imagine. Ce n’est qu’un cadavre comme celui du poulet au fond de votre congélateur. Je vais découvrir son visage quelques secondes et ce sera terminé.

Le thanatologue s’apprête à lever le voile qui recouvre le cadavre.

WILFRID. Je ne suis pas capable… je ne suis pas capable !

LE THANATOLOGUE. Je ne pourrai pas vous remettre le corps de votre père.

WILFRID. Mais puisque c’est lui !

LE THANATOLOGUE. C’est lui, mais vous devez l’identifier ! Tenez : je le regarde et ça ne me fait aucun effet !

WILFRID. C’est sûr ! Vous êtes plongé à longueur d’année dans du jus de cadavre ! Mais moi, savoir que mon père est là, tout nu, je ne suis pas capable !

LE THANATOLOGUE. J’ai embaumé le mien, vous savez !

WILFRID. C’est dégueulasse !

LE THANATOLOGUE. Pourtant. Lorsque je sors d’ici à la fin de la journée, je marche dans la rue et je rigole en regardant les yeux des gens, car j’y vois ce que je ne vois jamais au fond des yeux de mes visiteurs quotidiens. L’âme qui brille, la flamme merveilleuse de la vie qui donne sens au sens. Marcher dans la rue, et regarder les yeux d’un enfant, c’est là un grand bonheur. Venez voir. Votre père n’est pas là, les yeux sont vides, les joues creuses, l’âme absente.

WILFRID. Ce n’est pas normal de lever un voile pour dire : c’est la cadavre de mon père ! Je sais que c’est lui. Je n’ai pas besoin de lever le voile, je sais que c’est lui. Wilfrid lève le voile. Mon père ! C’est mon père ! Comme c’est affreux ici !

LE THANATOLOGUE. Je vais vous raccompagner.

WILFRID. Je voudrais rester un moment seul avec lui !

LE THANATOLOGUE. Je n’ai pas le droit.

WILFRID. Je ne le mangerai pas, vous pouvez me faire confiance !

LE THANATOLOGUE. Je suis désolé !

WILFRID. Vous ne m’empêcherez pas de rester seul avec le cadavre de mon père !

LE THANATOLOGUE. Je vais vous demander de sortir immédiatement !

WILFRID. Jamais.

LE THANATOLOGUE. Je vous ferai sortir de force !

WILFRID. Aucune force ne me fera sortir, car j’ai comme arme une amitié invincible !

LE THANATOLOGUE. J’aimerais bien voir ça !

WILFRID. Il n’y a qu’à demander pour voir ! CHEVALIER GUIROMELAN !!!

[…] [Il s’évanouit. Le Thanatologue le réanime]

LE THANATOLOGUE. Vous vous êtes évanoui ! Venez. Je vous raccompagne. En sortant, on vous remettra une enveloppe dans laquelle vous trouverez tout le résumé de l’autopsie. Je vous ai épargné les photos.

WILFRID. Qu’est-ce qui arrive avec le corps de mon père ?

LE THANATOLOGUE. Ça dépend de vos moyens. Si vous voulez qu’il soit incinéré sans être exposé, ce n’est pas très cher, assez économique, sinon vous pouvez l’exposer, puis soit l’enterrer, soit l’incinérer, avec ou sans office, avec ou sans fleurs, avec un petite voiture, une grande voiture, deux grandes voitures, trois grandes voitures, ça dépend de vos moyens, de vos croyances. Il faut voir avec un salon funéraire.

WILFRID. Je ne me sens pas très bien.

LE THANATOLOGUE. Votre père avait un peu d’argent sur lui, ses cartes d’identité et une valise rouge. Présentez-vous au poste de police qui est au deuxième étage.

WILFRID. Excusez-moi, je dois m’en aller.

LE THANATOLOGUE. Je vous raccompagne.

WILFRID. Je vous remercie. Je vais y aller tout seul. Ce n’est pas que je ne vous aime pas, mais il y a un peu de ça.

Littoral, Wajdi Mouawad, Le Sang des promesses / 1, Ed. Babel, pp. 23-28*

*Cet extrait est mis à votre disposition pour vous aider à choisir une scène, n’oubliez pas qu’il est impossible de travailler sans l’oeuvre intégrale ! Voir notre liste complète de scènes de théâtre pour une audition (ou pour l’amour du travail)

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Cette entrée a été publiée le 17 juin 2015 par dans Audition / Casting, Théâtre, et est taguée , , , , , , , , .
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