La Compagnie Affable

La Compagnie Affable partage les grands textes du théâtre, de la littérature, de la poésie et du cinéma.

Le Misanthrope : Alceste-Philinte (Acte I, scène 1)

Lambert Wilson et Fabrice Luchini Le Misanthrope Alceste à BicylettePHILINTE
Qu’est-ce donc ? Qu’avez-vous ?

ALCESTE
Laissez-moi, je vous prie.

PHILINTE
Mais, encor, dites-moi, quelle bizarrerie…

ALCESTE
Laissez-moi là, vous dis-je, et courez vous cacher.

PHILINTE
Mais on entend les gens, au moins, sans se fâcher.

ALCESTE
Moi, je veux me fâcher, et ne veux point entendre.

PHILINTE
Dans vos brusques chagrins, je ne puis vous comprendre ;
Et quoique amis, enfin, je suis tous des premiers…

ALCESTE
Moi, votre ami ? Rayez cela de vos papiers.
J’ai fait jusques ici, profession de l’être ;
Mais après ce qu’en vous, je viens de voir paraître,
Je vous déclare net, que je ne le suis plus,
Et ne veux nulle place en des cœurs corrompus.

PHILINTE
Je suis, donc, bien coupable, Alceste, à votre compte ?

ALCESTE
Allez, vous devriez mourir de pure honte,
Une telle action ne saurait s’excuser,
Et tout homme d’honneur s’en doit scandaliser.
Je vous vois accabler un homme de caresses,
Et témoigner, pour lui, les dernières tendresses ;
De protestations, d’offres, et de serments,
Vous chargez la fureur de vos embrassements :
Et quand je vous demande après, quel est cet homme,
À peine pouvez-vous dire comme il se nomme,
Votre chaleur, pour lui, tombe en vous séparant,
Et vous me le traitez, à moi, d’indifférent.
Morbleu, c’est une chose indigne, lâche, infâme,
De s’abaisser ainsi, jusqu’à trahir son âme :
Et si, par un malheur, j’en avais fait autant,
Je m’irais, de regret, pendre tout à l’instant.

PHILINTE
Je ne vois pas, pour moi, que le cas soit pendable ;
Et je vous supplierai d’avoir pour agréable,
Que je me fasse un peu, grâce sur votre arrêt,
Et ne me pende pas, pour cela, s’il vous plaît.

ALCESTE
Que la plaisanterie est de mauvaise grâce !

PHILINTE
Mais, sérieusement, que voulez-vous qu’on fasse ?

ALCESTE
Je veux qu’on soit sincère, et qu’en homme d’honneur,
On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur.

PHILINTE
Lorsqu’un homme vous vient embrasser avec joie,
Il faut bien le payer de la même monnoie,
Répondre, comme on peut, à ses empressements,
Et rendre offre pour offre, et serments pour serments.

ALCESTE
Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode
Qu’affectent la plupart de vos gens à la mode ;
Et je ne hais rien tant, que les contorsions
De tous ces grands faiseurs de protestations,
Ces affables donneurs d’embrassades frivoles,
Ces obligeants diseurs d’inutiles paroles,
Qui de civilités, avec tous, font combat,
Et traitent du même air, l’honnête homme, et le fat.
Quel avantage a-t-on qu’un homme vous caresse,
Vous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse,
Et vous fasse de vous, un éloge éclatant,
Lorsque au premier faquin, il court en faire autant ?
Non, non, il n’est point d’âme un peu bien située,
Qui veuille d’une estime, ainsi, prostituée ;
Et la plus glorieuse a des régals peu chers,
Dès qu’on voit qu’on nous mêle avec tout l’univers :
Sur quelque préférence, une estime se fonde,
Et c’est n’estimer rien, qu’estimer tout le monde.
Puisque vous y donnez, dans ces vices du temps,
Morbleu, vous n’êtes pas pour être de mes gens ;
Je refuse d’un cœur la vaste complaisance,
Qui ne fait de mérite aucune différence :
Je veux qu’on me distingue, et pour le trancher net,
L’ami du genre humain n’est point du tout mon fait.

PHILINTE
Mais quand on est du monde, il faut bien que l’on rende
Quelques dehors civils, que l’usage demande.

ALCESTE
Non, vous dis-je, on devrait châtier, sans pitié,
Ce commerce honteux de semblants d’amitié :
Je veux que l’on soit homme, et qu’en toute rencontre,
Le fond de notre cœur, dans nos discours, se montre ;
Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments
Ne se masquent jamais, sous de vains compliments.

PHILINTE
Il est bien des endroits, où la pleine franchise
Deviendrait ridicule, et serait peu permise ;
Et, parfois, n’en déplaise à votre austère honneur,
Il est bon de cacher ce qu’on a dans le cœur.
Serait-il à propos, et de la bienséance,
De dire à mille gens tout ce que d’eux, on pense ?
Et quand on a quelqu’un qu’on hait, ou qui déplaît,
Lui doit-on déclarer la chose comme elle est ?

ALCESTE
Ouy..

PHILINTE
Quoi ! vous iriez dire à la vieille Émilie,
Qu’à son âge, il sied mal de faire la jolie ?
Et que le blanc qu’elle a, scandalise chacun ?

ALCESTE
Sans doute.

PHILINTE
À Dorilas, qu’il est trop importun :
Et qu’il n’est à la cour, oreille qu’il ne lasse,
À conter sa bravoure, et l’éclat de sa race ?

ALCESTE
Fort bien.

PHILINTE
Vous vous moquez.

ALCESTE
Je ne me moque point,
Et je vais n’épargner personne sur ce point.
Mes yeux sont trop blessés ; et la cour, et la ville,
Ne m’offrent rien qu’objets à m’échauffer la bile :
J’entre en une humeur noire, en un chagrin profond,
Quand je vois vivre entre eux, les hommes comme ils font ;
Je ne trouve, partout, que lâche flatterie,
Qu’injustice, intérêt, trahison, fourberie ;
Je n’y puis plus tenir, j’enrage, et mon dessein
Est de rompre en visière à tout le genre humain.

PHILINTE
Ce chagrin philosophe est un peu trop sauvage,
Je ris des noirs accès où je vous envisage ;
Et crois voir, en nous deux, sous mêmes soins nourris,
Ces deux frères que peint l’Ecole des maris,
Dont…

ALCESTE
Mon Dieu, laissons là, vos comparaisons fades.

PHILINTE
Non, tout de bon, quittez toutes ces incartades,
Le monde, par vos soins, ne se changera pas ;
Et puisque la franchise a, pour vous, tant d’appas,
Je vous dirai tout franc, que cette maladie,
Partout où vous allez, donne la comédie,
Et qu’un si grand courroux contre les mœurs du temps,
Vous tourne en ridicule auprès de bien des gens.

ALCESTE
Tant mieux, morbleu, tant mieux, c’est ce que je demande,
Ce m’est un fort bon signe, et ma joie en est grande :
Tous les hommes me sont, à tel point, odieux,
Que je serais fâché d’être sage à leurs yeux.

PHILINTE
Vous voulez un grand mal à la nature humaine !

ALCESTE
Oui ! j’ai conçu pour elle, une effroyable haine.

PHILINTE
Tous les pauvres mortels, sans nulle exception,
Seront enveloppés dans cette aversion ?
Encor, en est-il bien, dans le siècle où nous sommes…

ALCESTE
Non, elle est générale, et je hais tous les hommes :
Les uns, parce qu’ils sont méchants, et malfaisants ;
Et les autres, pour être aux méchants, complaisants,
Et n’avoir pas, pour eux, ces haines vigoureuses
Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.
De cette complaisance, on voit l’injuste excès,
Pour le franc scélérat avec qui j’ai procès ;
Au travers de son masque, on voit à plein le traître,
Partout, il est connu pour tout ce qu’il peut être ;
Et ses roulements d’yeux, et son ton radouci,
N’imposent qu’à des gens qui ne sont point d’ici.
On sait que ce pied plat, digne qu’on le confonde,
Par de sales emplois, s’est poussé dans le monde :
Et, que, par eux, son sort, de splendeur revêtu,
Fait gronder le mérite, et rougir la vertu.
Quelques titres honteux qu’en tous lieux on lui donne,
Son misérable honneur ne voit, pour lui, personne :
Nommez-le fourbe, infâme, et scélérat maudit,
Tout le monde en convient, et nul n’y contredit.
Cependant, sa grimace est, partout, bienvenue,
On l’accueille, on lui rit ; partout, il s’insinue ;
Et s’il est, par la brigue, un rang à disputer,
Sur le plus honnête homme, on le voit l’emporter.
Têtebleu, ce me sont de mortelles blessures,
De voir qu’avec le vice on garde des mesures ;
Et, parfois, il me prend des mouvements soudains,
De fuir, dans un désert, l’approche des humains.

PHILINTE
Mon Dieu, des mœurs du temps, mettons-nous moins en peine,
Et faisons un peu grâce à la nature humaine ;
Ne l’examinons point dans la grande rigueur,
Et voyons ses défauts, avec quelque douceur.
Il faut, parmi le monde, une vertu traitable,
À force de sagesse on peut être blâmable,
La parfaite raison fuit toute extrémité,
Et veut que l’on soit sage avec sobriété.
Cette grande raideur des vertus des vieux âges,
Heurte trop notre siècle, et les communs usages,
Elle veut aux mortels, trop de perfection,
Il faut fléchir au temps, sans obstination ;
Et c’est une folie, à nulle autre, seconde,
De vouloir se mêler de corriger le monde.
J’observe, comme vous, cent choses, tous les jours,
Qui pourraient mieux aller, prenant un autre cours :
Mais quoi qu’à chaque pas, je puisse voir paraître,
En courroux, comme vous, on ne me voit point être ;
Je prends, tout doucement, les hommes comme ils sont,
J’accoutume mon âme à souffrir ce qu’ils font ;
Et je crois qu’à la cour, de même qu’à la ville,
Mon flegme est philosophe, autant que votre bile.

ALCESTE
Mais ce flegme, Monsieur, qui raisonnez si bien,
Ce flegme, pourra-t-il ne s’échauffer de rien ?
Et s’il faut, par hasard, qu’un ami vous trahisse,
Que pour avoir vos biens, on dresse un artifice,
Ou qu’on tâche à semer de méchants bruits de vous,
Verrez-vous tout cela, sans vous mettre en courroux ?

PHILINTE
Oui, je vois ces défauts dont votre âme murmure,
Comme vices unis à l’humaine nature ;
Et mon esprit, enfin, n’est pas plus offensé,
De voir un homme fourbe, injuste, intéressé,
Que de voir des vautours affamés de carnage,
Des singes malfaisants, et des loups pleins de rage.

ALCESTE
Je me verrai trahir, mettre en pièces, voler,
Sans que je sois… Morbleu, je ne veux point parler,
Tant ce raisonnement est plein d’impertinence.

PHILINTE
Ma foi, vous ferez bien de garder le silence ;
Contre votre partie, éclatez un peu moins,
Et, donnez au procès, une part de vos soins.

ALCESTE
Je n’en donnerai point, c’est une chose dite.

PHILINTE
Mais qui voulez-vous, donc, qui, pour vous, sollicite ?

ALCESTE
Qui je veux ! la raison, mon bon droit, l’équité.

PHILINTE
Aucun juge, par vous, ne sera visité ?

ALCESTE
Non, est-ce que ma cause est injuste, ou douteuse ?

PHILINTE
J’en demeure d’accord, mais la brigue est fâcheuse,
Et…

ALCESTE
Non, j’ai résolu de n’en pas faire un pas ;
J’ai tort, ou j’ai raison.

PHILINTE
Ne vous y fiez pas.

ALCESTE
Je ne remuerai point.

PHILINTE
Votre partie est forte,
Et peut, par sa cabale, entraîner…

ALCESTE
Il n’importe.

PHILINTE
Vous vous tromperez.

ALCESTE
Soit, j’en veux voir le succès.

PHILINTE
Mais…

ALCESTE
J’aurai le plaisir de perdre mon procès.

PHILINTE
Mais, enfin…

ALCESTE
Je verrai dans cette plaiderie,
Si les hommes auront assez d’effronterie,
Seront assez méchants, scélérats, et pervers,
Pour me faire injustice aux yeux de l’univers.

PHILINTE
Quel homme !

ALCESTE
Je voudrais, m’en coutât-il grand’chose,
Pour la beauté du fait, avoir perdu ma cause.

PHILINTE
On se rirait de vous, Alceste, tout de bon,
Si l’on vous entendait parler de la façon.

ALCESTE
Tant pis pour qui rirait.

PHILINTE
Mais cette rectitude
Que vous voulez, en tout, avec exactitude,
Cette pleine droiture où vous vous renfermez,
La trouvez-vous ici, dans ce que vous aimez ?
Je m’étonne, pour moi, qu’étant, comme il le semble,
Vous, et le genre humain, si fort brouillés ensemble,
Malgré tout ce qui peut vous le rendre odieux,
Vous ayez pris, chez lui, ce qui charme vos yeux :
Et ce qui me surprend, encore, davantage,
C’est cet étrange choix où votre cœur s’engage.
La sincère Éliante a du penchant pour vous,
La prude Arsinoé vous voit d’un œil fort doux :
Cependant, à leurs vœux, votre âme se refuse,
Tandis qu’en ses liens Célimène l’amuse,
De qui l’humeur coquette, et l’esprit médisant,
Semblent si fort donner dans les mœurs d’à présent.
D’où vient que leur portant une haine mortelle,
Vous pouvez bien souffrir ce qu’en tient cette belle ?
Ne sont-ce plus défauts dans un objet si doux ?
Ne les voyez-vous pas ? ou les excusez-vous ?

ALCESTE
Non, l’amour que je sens pour cette jeune veuve,
Ne ferme point mes yeux aux défauts qu’on lui treuve ;
Et je suis, quelque ardeur qu’elle m’ait pu donner,
Le premier à les voir, comme à les condamner.
Mais, avec tout cela, quoi que je puisse faire,
Je confesse mon faible, elle a l’art de me plaire :
J’ai beau voir ses défauts et j’ai beau l’en blâmer,
En dépit qu’on en ait, elle se fait aimer ;
Sa grâce est la plus forte, et, sans doute, ma flamme,
De ces vices du temps pourra purger son âme.

PHILINTE
Si vous faites cela, vous ne ferez pas peu.
Vous croyez être, donc, aimé d’elle ?

ALCESTE
Oui, parbleu ;
Je ne l’aimerais pas, si je ne croyais l’être.

PHILINTE
Mais si son amitié, pour vous, se fait paraître,
D’où vient que vos rivaux vous causent de l’ennui ?

ALCESTE
C’est qu’un cœur bien atteint veut qu’on soit tout à lui ;
Et je ne viens ici, qu’à dessein de lui dire
Tout ce que là-dessus, ma passion m’inspire.

PHILINTE
Pour moi, si je n’avais qu’à former des désirs,
La cousine Éliante aurait tous mes soupirs,
Son cœur, qui vous estime, est solide, et sincère ;
Et ce choix plus conforme, était mieux votre affaire.

ALCESTE
Il est vrai, ma raison me le dit chaque jour ;
Mais la raison n’est pas ce qui règle l’amour.

PHILINTE
Je crains fort pour vos feux ; et l’espoir où vous êtes,
Pourrait…

[Entre Oronte]*

*Molière, Le Misanthrope ou L’Atrabilaire amoureux, Acte I, scène 1. Cet extrait est mis à votre disposition pour vous aider à choisir une scène, n’oubliez pas qu’il est impossible de travailler sans l’oeuvre intégrale ! Voir notre liste complète de scènes de théâtre pour une audition (ou pour l’amour du travail)

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Cette entrée a été publiée le 19 août 2015 par dans Audition / Casting, Théâtre, et est taguée , , , , , , , , , , .
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