La Compagnie Affable

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La Fille sur le pont : l’interview d’Adèle (Vanessa Paradis)

La fille sur le pont patrice leconte vanessa paradis

Dans cette scène, Adèle (Vanessa Paradis) est interrogée par une psychologue. (L’extrait  vidéo suit le texte : vous allez voir, l’interprétation de la jeune comédienne est brillante ; d’ailleurs, tout le monde a versé sa larmichette sur le plateau de Patrice Leconte…)

LA PSY. — Allez-y, Adèle, racontez-nous.

ADELE. — Eh ben, je… je suis…

LA PSY. —Vous avez 22 ans…

ADELE. — Non, je vais les avoir, c’est dans deux mois.

LA PSY. — Et vous avez arrêté vos études très tôt pour rentrer dans la vie active… c’est bien ça, Adèle ?

ADELE. — Oui… c’était pas tellement pour rentrer dans la vie active, c’est, parce qu’à l’époque j’avais rencontré quelqu’un, c’est pour être avec lui que j’ai arrêté mes… puis que je suis partie de chez moi, je préférais vivre avec un garçon qu’avec mes parents, alors dès que ça s’est présenté, j’ai sauté dessus, enfin sur l’occasion…

LA PSY. — C’était un besoin de liberté ?

ADELE. — Ben, de liberté je sais pas… c’était surtout pour coucher avec lui, vous voyez, parce que… quand j’étais plus jeune, je me disais que… la vie, ça devait commencer le jour où on fait l’amour, et qu’avant ça, on est rien… alors le premier qui a eu envie de le faire, je suis partie avec lui, pour qu’on soit que tous les deux, et pour que ma vie commence, mais le problème c’est que ça a pas très bien commencé…

LA PSY. — Mais vous ne vous entendiez pas avec ce garçon ? Pourquoi est-ce que ça n’a pas bien commencé ?

ADELE. — Ben parce que c’est toujours comme ça avec moi, ça commence mal et ça finit encore plus mal, je… tombe jamais sur le bon numéro. Vous savez, les papiers collants qui attirent les mouches, en spirale, ben c’est moi craché, les histoires moches y en a pas une qui me passe à côté… faut croire qu’y a des gens comme ça qui font aspirateur pour soulager un peu les autres. Je tombe jamais sur le bon numéro. Tout c’que… j’essaye ça rate, tout c’que j’touche, ça se transforme en vacherie.

LA PSY. — Comment vous expliquez ça, Adèle ?

ADELE. — Ah ben, la poisse ça s’explique pas, hein, c’est… comme l’oreille musicale, si vous voulez, on l’a ou on l’a pas.

LA PSY. — Qu’est-ce qui s’est passé avec ce garçon ?

ADELE. — Avec lequel ?

LA PSY. — Le premier. Celui avec qui vous êtes partie. Ca n’a pas été jusqu’au bout ?

ADELE. — Si, ça a été tout au bout…

LA PSY. — Mais vous avez été déçue ?

ADELE. — Ben non, c’est… au contraire, c’est bien ça le problème… parce que, si ça m’avait pas plu autant, je serais peut-être pas là aujourd’hui… enfin bon, sauf que la première fois, on n’était peut-être pas trop à l’aise…

LA PSY. — Oui, la première fois, c’est jamais très facile. Et puis, si vous n’étiez pas très à l’aise, c’est parce que vous étiez très jeunes tous les deux.

ADELE. — Non, parce qu’on était au lavabo d’une station-service et que c’est pas très pratique, je sais pas si vous avez déjà essayé…

LA PSY. — Non, euh…

ADELE. — C’est pas pratique, surtout sur les autoroutes. C’est moi qui avais eu l’idée de faire du stop, parce que je croyais que les histoires d’amour, ça se passait toujours au bord de la mer… Mais, le stop, c’était pas une bonne idée. Remarquez, hein, c’est normal aussi, parce que si on fait le compte, des bonnes idées, j’en ai pratiquement jamais eues. Puis c’est toujours pareil, chaque fois je m’emballe trop vite, je réfléchis pas, c’est ça mon défaut. Heureusement que quelqu’un m’a ramassée, parce que sinon je crois que j’aurais été capable de me jeter sous un camion ou sous autre chose.

LA PSY. — Qui, vous a ramassée ?

ADELE. — Je peux pas vous dire son nom parce que c’était un homme marié, un psychologue, d’ailleurs il a tout de suite senti que j’avais un coup de cafard carabiné, il s’est mis en quatre pour me remonter le moral, il s’est même tellement mis en quatre, j’ai cru que j’étais tombée à moitié enceinte, mais, coup de bol, c’était juste l’appendicite. Enfin, coup de bol, façon de parler parce que… avec l’anesthésiste, on peut pas dire que j’ai eu énormément de bol.

LA PSY. — Vous avez eu des problèmes avec l’anesthésiste ?

ADELE. — Non, il était gentil. Il avait l’air d’être tellement amoureux que je l’aurais suivi à l’autre bout du monde. Mais en fait, on n’a pas été plus loin que Limoges. C’est marrant, hein ? Comme les gens peuvent avoir l’air raide amoureux en l’étant pas du tout. C’est un truc qui doit être facile à imiter. Il me disait que je lui faisais l’effet d’un verre de Cointreau. Et le Cointreau, il a dû s’en lasser assez vite, c’est pour ça qu’il est parti téléphoner.

LA PSY. — A qui ?

ADELE. — Ah ça, j’ai jamais su, parce qu’il est jamais revenu. On était dans un restaurant. Je savais pas qu’il y avait une sortie par derrière, c’est pour ça que j’ai attendu jusqu’à la fermeture. Le patron habitait juste au dessus. Ca sentait un peu la friture, mais il avait des mains douces et calmes. Les mains, c’est traître, ça peut vous faire croire n’importe quoi. C’est comme ça que je suis rentrée dans la vie active, enfin que je suis devenue hôtesse d’accueil chez lui.

LA PSY. — Hôtesse d’accueil, ça consistait en quoi ?

ADELE. — Ben, au début, surtout à accueillir, à être souriante avec tout le monde. Ca donnait pas la méningite comme travail, mais les sourires vous savez ce que c’est, ça donne vite des idées, et puis à Limoges, y’a tellement d’hommes qui se sentent seuls, vu de l’extérieur on se rend pas compte, le juge m’a dit que c’était un des coins français où il y avait le plus de dépressifs, c’est pour vous dire.

LA PSY. — Quel juge, Adèle ?

ADELE. — Celui qui s’est occupé de moi quand ils ont fermé le restaurant, à cause des hôtesses d’accueil. Lui aussi il était dépressif. Mais c’est pareil, lui non plus il s’est pas occupé de moi très longtemps, même pas un quart d’heure, dans une chambre d’hôtel, sans oreiller, sans télé et sans rideau. Remarquez, il avait pas mauvais fond. Quand il a vu que j’avais les yeux rouges de larmes, il m’a offert son mouchoir, et puis il est parti. Peut-être que… j’ai jamais mérité mieux, ça doit être écrit quelque part, je sais pas où. Y’en a qui sont faits pour vivre en rigolant, moi j’ai jamais passé un seul jour de ma vie sans me faire avoir… Tout ce qu’on m’a promis, j’y ai toujours cru, mais j’ai jamais réussi à rien, ni à servir à quelque chose, ni à compter pour quelqu’un, ni être heureuse, ni même vraiment malheureuse parce que, sûrement on doit être malheureux quand on a perdu quelque chose, mais j’ai jamais rien eu à moi à part mon manque de bol.

LA PSY. — Comment vous voyez votre avenir, Adèle ?

ADELE. — Je sais pas… quand j’étais petite, euh… j’avais qu’une seule idée, c’était de grandir, je voulais que ça aille plus vite. Mais maintenant, je sais pas à quoi ça a servi tout ça. Puis je sais plus. Devenir plus vieille. Ce qu’il y a devant moi… j’ai l’impression que c’est comme une salle d’attente, dans une grande gare, avec des bancs, des courants d’air, et derrière les vitres des tas de gens qui passent à toute allure, sans me voir, ils sont pressés, ils prennent des trains ou des taxis, ils ont quelque part où aller, quelqu’un à retrouver. Et moi, je reste assise là, j’attends…

LA PSY. — Mais vous attendez quoi, Adèle ?

ADELE, après une hésitation pleine de larmes. — … qu’il m’arrive quelque chose.

Dialogue extrait du film La Fille sur le pont, réalisé par Patrice Leconte. N’oubliez pas qu’il est impossible de travailler un texte sans l’œuvre complète.

→ Voir aussi notre liste de textes et de scènes issus du théâtre, du cinéma et de la littérature (pour une audition, pour le travail ou pour le plaisir)

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