La Compagnie Affable

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Le Jeu de l’amour et du hasard : Silvia-Dorante (Acte I, scène 7)

Le jeu de l'amour et du hasard marcel bluwal jean-pierre cassel danièle lebrunACTE I, Scène VII
SILVIA, DORANTE.

SILVIA, à part. Ils se donnent la comédie ; n’importe, mettons tout à profit, ce garçon-ci n’est pas sot, et je ne plains pas la soubrette qui l’aura. Il va m’en conter, laissons-le dire pourvu qu’il m’instruise.

DORANTE, à part. Cette fille m’étonne ! Il n’y a point de femme au monde à qui sa physionomie ne fît honneur : faisons connaissance avec elle… (Haut.) Puisque nous sommes dans le style amical et que nous avons abjuré les façons, dis-moi, Lisette, ta maîtresse te vaut-elle ? Elle est bien hardie d’oser avoir une femme de chambre comme toi !SILVIA. Bourguignon, cette question-là m’annonce que, suivant la coutume, tu arrives avec l’intention de me dire des douceurs : n’est-il pas vrai ?

DORANTE. Ma foi, je n’étais pas venu dans ce dessein-là, je te l’avoue. Tout valet que je suis, je n’ai jamais eu de grande liaison avec les soubrettes ; je n’aime pas l’esprit domestique ; mais, à ton égard, c’est une autre affaire. Comment donc ! tu me soumets ; je suis presque timide ; ma familiarité n’oserait s’apprivoiser avec toi ; j’ai toujours envie d’ôter mon chapeau de dessus ma tête, et quand je te tutoie, il me semble que je jure ; enfin j’ai un penchant à te traiter avec des respects qui te feraient rire. Quelle espèce de suivante es-tu donc, avec ton air de princesse ?

SILVIA. Tiens, tout ce que tu dis avoir senti en me voyant, est précisément l’histoire de tous les valets qui m’ont vue.

DORANTE. Ma foi, je ne serais pas surpris quand ce serait aussi l’histoire de tous les maîtres.

SILVIA. Le trait est joli assurément ; mais je te le répète encore, je ne suis pas faite aux cajoleries de ceux dont la garde-robe ressemble à la tienne.

DORANTE. C’est-à-dire que ma parure ne te plaît pas ?

SILVIA. Non, Bourguignon ; laissons là l’amour, et soyons bons amis.

DORANTE. Rien que cela ? Ton petit traité n’est composé que de deux clauses impossibles.

SILVIA, à part. Quel homme pour un valet ! (Haut.) Il faut pourtant qu’il s’exécute ; on m’a prédit que je n’épouserais jamais qu’un homme de condition, et j’ai juré depuis de n’en écouter jamais d’autres.

DORANTE. Parbleu, cela est plaisant ; ce que tu as juré pour homme, je l’ai juré pour femme, moi ; j’ai fait serment de n’aimer sérieusement qu’une fille de condition.

SILVIA. Ne t’écarte donc pas de ton projet.

DORANTE. Je ne m’en écarte peut-être pas tant que nous le croyons ; tu as l’air bien distingué, et l’on est quelquefois fille de condition sans le savoir.

SILVIA. Ah ! ah ! ah ! je te remercierais de ton éloge, si ma mère n’en faisait pas les frais.

DORANTE. Eh bien venge-t’en sur la mienne, si tu me trouves assez bonne mine pour cela.

SILVIA, à part. Il le mériterait. (Haut.) Mais ce n’est pas là de quoi il est question ; trêve de badinage ; c’est un homme de condition qui m’est prédit pour époux, et je n’en rabattrai rien.

DORANTE. Parbleu ! si j’étais tel, la prédiction me menacerait ; j’aurais peur de la vérifier. Je n’ai point de foi à l’astrologie, mais j’en ai beaucoup à ton visage.

SILVIA, à part. Il ne tarit point… (Haut.) Finiras-tu ? que t’importe la prédiction, puisqu’elle t’exclut ?

DORANTE. Elle n’a pas prédit que je ne t’aimerais point.

SILVIA. Non, mais elle a dit que tu n’y gagnerais rien, et moi, je te le confirme.

DORANTE. Tu fais fort bien, Lisette, cette fierté-là te va à merveille, et quoiqu’elle me fasse mon procès, je suis pourtant bien aise de te la voir ; je te l’ai souhaitée d’abord que je t’ai vue ; il te fallait encore cette grâce-là, et je me console d’y perdre, parce que tu y gagnes.

SILVIA, à part. Mais, en vérité, voilà un garçon qui me surprend, malgré que j’en aie…(Haut.) Dis-moi, qui es-tu, toi qui me parles ainsi ?

DORANTE. Le fils d’honnêtes gens qui n’étaient pas riches.

SILVIA. Va, je te souhaite de bon cœur une meilleure situation que la tienne, et je voudrais contribuer ; la fortune a tort avec toi.

DORANTE. Ma foi, l’amour a plus de tort qu’elle ; j’aimerais mieux qu’il me fût permis de te demander ton cœur, que d’avoir tous les biens du monde.

SILVIA, à part. Nous voilà, grâce au ciel, en conversation réglée. (Haut.) Bourguignon, je ne saurais me fâcher des discours que tu me tiens ; mais, je t’en prie, changeons d’entretien. Venons à ton maître. Tu peux te passer de me parler d’amour, je pense ?

DORANTE. Tu pourrais bien te passer de m’en faire sentir, toi.

SILVIA. Ah ! je me fâcherai ; tu m’impatientes. Encore une fois, laisse là ton amour.

DORANTE. Quitte donc ta figure.

SILVIA, à part. À la fin, je crois qu’il m’amuse… (Haut.) Eh bien, Bourguignon, tu ne veux donc pas finir ? Faudra-t-il que je te quitte ? (À part.) Je devrais déjà l’avoir fait.

DORANTE. Attends, Lisette, je voulais moi-même te parler d’autre chose ; mais je ne sais plus ce que c’est.

SILVIA. J’avais de mon côté quelque chose à te dire ; mais tu m’as fait perdre mes idées aussi, à moi.

DORANTE. Je me rappelle de t’avoir demandé si ta maîtresse te valait.

SILVIA. Tu reviens à ton chemin par un détour ; adieu.

DORANTE. Eh ! non, te dis-je, Lisette ; il ne s’agit ici que de mon maître.

SILVIA. Eh bien, soit ! je voulais te parler de lui aussi, et j’espère que tu voudras bien me dire confidemment ce qu’il est. Ton attachement pour lui m’en donne bonne opinion ; il faut qu’il ait du mérite, puisque tu le sers.

DORANTE. Tu me permettras peut-être bien de te remercier de ce que tu me dis là, par exemple ?

SILVIA. Veux-tu bien ne prendre pas garde à l’imprudence que j’ai eue de le dire ?

DORANTE. Voilà encore de ces réponses qui m’emportent. Fais comme tu voudras, je n’y résiste point ; et je suis bien malheureux de me trouver arrêté par tout ce qu’il y a de plus aimable au monde.

SILVIA. Et moi, je voudrais bien savoir comment il se fait que j’ai la bonté de t’écouter ; car, assurément, cela est singulier.

DORANTE. Tu as raison, notre aventure est unique.

SILVIA, à part. Malgré tout ce qu’il m’a dit, je ne suis point partie, je ne pars point, me voilà encore, et je réponds ! En vérité, cela passe la raillerie. (Haut.) Adieu.

DORANTE. Achevons donc ce que nous voulions dire.

SILVIA. Adieu, te dis-je ; plus de quartiers. Quand ton maître sera venu, je tâcherai, en faveur de ma maîtresse, de le connaître par moi-même, s’il en vaut la peine. En attendant, tu vois cet appartement ; c’est le vôtre.

DORANTE. Tiens, voici mon maître.*

Voilà un extrait du téléfilm réalisé par Marcel Bluwal en 1967, avec Danièle Lebrun en Silvia et Jean-Pierre Cassel en Dorante :

*Marivaux, Le Jeu de l’amour et du hasard, Acte I, scène 7.  Voir notre liste complète de textes et de scènes de théâtre (pour une audition ou pour l’amour du travail)

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