La Compagnie Affable

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La Vie sans principes d’Henry David Thoreau

Henry David Thoreau.jpgVoici un extrait de La Vie sans principes d’Henry David Thoreau, que j’ai intitulé « Ne lisez pas le Times. Lisez l’Éternité. » :

Il n’y a pas un magazine populaire dans ce pays qui oserait imprimer sans commentaire la pensée d’un enfant sur des sujets importants.  Je ne connais guère d’intellectuel qui soit suffisamment ouvert d’esprit et libéral pour qu’on puisse penser à voix haute en sa compagnie. La plupart de ceux avec lesquels on tente une conversation ont tôt fait de s’appuyer sur telle ou telle institution dans laquelle ils ont des intérêts : autrement dit, ils adoptent un point de vue particulier, et non universel.

Ainsi en est-il de la conversation ordinaire, la plupart du temps aussi creuse et dépourvue d’effet. Une surface en rencontre une autre. Dès lors que notre vie cesse d’être intérieure et privée, la conversation dégénère en bavardage. Il est rare d’entendre un homme nous raconter autre chose que ce qu’il aurait lu dans le journal, ou que lui aurait déjà raconté son voisin ; si bien que la plupart du temps, la seule différence entre nous et notre interlocuteur est qu’il a vu la une du journal, ou qu’il est sorti prendre le thé, et pas nous. Plus notre vie intérieure s’étiole, plus nous allons au bureau de poste. Vous pouvez être sûr que le pauvre hère qui a sous le bras le plus gros paquet de lettres, fier de sa correspondance fournie, n’a pas eu de nouvelles de lui-même depuis un bon moment.

J’ignore pourquoi, mais lire le journal une fois par semaine est encore trop. J’ai essayé récemment, et pendant tout ce temps il m’a semblé ne plus habiter mon sol. Le soleil, les nuages, la neige, les arbres se faisaient moins bavards.

Nous pourrions tout à fait avoir honte de dire ce que nous avons lu ou entendu durant la journée. Je ne vois pas pourquoi les informations que je transmets devraient être si triviales, eu égard aux rêves et aux attentes des gens, pourquoi je devrais faire part d’événements insignifiants. Les nouvelles qui parviennent à nos oreilles ne s’adressent que rarement à notre génie. Ce sont des radotages éculés.

Si votre existence et vos faits et gestes se limitent à cette fine strate où transpirent les événements qui font l’actualité, plus fine encore que le papier où ils finissent imprimés, alors ces événements vont remplir le monde pour vous.

Non sans frémir, je m’aperçois souvent avoir failli admettre dans mon esprit les détails de quelque affaire triviale qui fait l’actualité de la rue ; et je suis surpris de constater à quel point les hommes sont disposés à encombrer leurs esprits de telles immondices, de permettre à de vaines rumeurs et autres événements de l’insignifiance la plus crasse de pénétrer un terrain qui devrait être consacré à la pensée. L’esprit est-il voué à être une arène publique où l’on délibérerait pour l’essentiel des intrigues de rue et des ragots de salon ?

Vous feriez des chambres les plus intimes de votre esprit une auberge, comme si pendant tout ce temps, vous aviez été envahi par la poussière de la rue – comme si la rue elle-même, avec tout son trafic, son agitation, sa crasse, avait traversé le sanctuaire abritant nos pensées ! Ne serait-ce pas un suicide intellectuel et moral ? Tenu un jour d’assister à une séance de quelques heures au tribunal, je voyais mes voisins, qui n’avaient pas été sollicités, s’immiscer à intervalles réguliers sur la pointe des pieds avec leurs mains et leurs visages bien lavés. Il m’apparut que, lorsqu’ils ôtaient leur chapeau, leurs oreilles se changeaient soudain en immenses entonnoirs enserrant leur petite tête : comme les ailes d’un moulin, elles captaient le flot sonore qui, après avoir agréablement titillé leurs neurones apathiques, ressortait de l’autre côté. Je me demandai si, en rentrant chez eux, ils lavaient leurs oreilles avec autant de zèle que leurs mains et leur visage. J’eus alors le sentiment que tous, auditeurs et témoins, jurés et avocats, le juge et le présumé coupable à la barre, étaient également criminels, et qu’il n’était pas impossible que la foudre s’abattît sur eux et les emportât tous autant qu’ils fussent.

Qu’il est difficile d’oublier ce dont l’esprit n’a que faire ! Si je ne suis qu’un lieu de transit, je préfère ouvrir mes vannes aux ruisseaux de montagne, aux torrents du Parnasse, et non aux égouts des villes. Il y a l’inspiration, cette rumeur qui descend des assemblées célestes pour venir aux oreilles de celui qui sait l’entendre. Et il y a la révélation profane et défraîchie, rengaine de comptoir ou chronique du poste de police. Une même oreille est apte à recevoir ces deux messages. Mais c’est l’auditeur qui détermine à laquelle elle doit s’ouvrir ou se fermer. Je crois que l’esprit peut être irrémédiablement souillé, accoutumé à suivre des événements dont la trivialité finit par déteindre sur les pensées. Notre intellect est voué à être goudronné, et ses fondations disloquées à se faire rouler dessus.

Que de choses à propos desquelles nous ferions bien de nous demander si elles valent la peine d’être connues… Sommes-nous dépourvus de toute culture et de tout raffinement, riches seulement du don d’acquérir un peu d’argent, de célébrité ou de liberté, et d’en donner le fallacieux spectacle, comme si nous n’étions que des enveloppes ou des coquilles ? Nos institutions sont-elles vouées à ressembler à ces bogues de châtaignes qui ne contiennent que des avortons, bonnes seulement à s’y piquer les doigts ? Maintenant que la république, la res publica, a été instaurée, il est temps de nous attaquer à la res privata pour veiller que la vie privée ne subisse aucun dommage.

Nous nous sommes ainsi avilis, et le remède sera de retrouver, guidés par la prudence et la dévotion, notre sacralité perdue, pour rebâtir le temple de notre esprit. Nous devrions traiter notre esprit, c’est-à-dire nous-mêmes, comme un enfant innocent et ingénu dont nous sommes les tuteurs, et veiller aux objets et aux sujets que nous lui soumettons. Ne lisez pas le Times. Lisez l’Eternité.

La Vie sans principe, Henry David Thoreau. Vous pouvez trouver le livre sur ce lien : 

La Désobéissance civile suivie de La Vie sans principe – Henry David Thoreau

Voir notre liste de textes et de scènes issus du théâtre, du cinéma et de la littérature (pour une audition ou pour le plaisir)

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Cette entrée a été publiée le 17 février 2016 par dans Littérature, et est taguée , , , , .
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