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Hourvari de Lucio Bukowski : de la punchline à la pensée

Hourvari Lucio Bukowski MilkaA peine six mois se sont écoulés depuis la sortie d’Oderunt Poetas, pile un an depuis son Kiai sous la pluie noire, et le rappeur Lucio Bukowski lance un nouveau cri : Hourvari !

Comme l’hallali, le hourvari est un cri de chasse. C’est le cri du chasseur qui rappelle sa meute mise en défaut par la proie. Mais le mot désigne d’abord la ruse employée par la proie pour semer ses poursuivants, obligeant ainsi le chasseur à sonner ses chiens. Et c’est sûrement sur cette piste qu’il faut se lancer vu la pochette de l’album. Plutôt Ours que Tcheky Karyo, à priori. Ajoutez à cela que le vocable est synonyme de grand tumulte, et vous avez les premières clés d’un album au titre rare et dense, qui donne à penser.

Hourvari s’ouvre sur un extrait de Voyage au bout de la nuit, lu sobrement dans une atmosphère de grésillements confus et de bruits métalliques éloignés dont la menace mécanique se précise au fil du texte :

« Et la musique est revenue dans la fête, celle qu’on entend d’aussi loin qu’on se souvienne dans les temps qu’on était petit, celle qui ne s’arrête jamais par-ci, par-là, dans les encoignures de la ville, dans les petits endroits de la campagne, partout où les pauvres vont s’asseoir au bout de la semaine pour savoir ce qu’ils sont devenus. Paradis ! Qu’on leur dit. Et puis, on fait jouer de la musique pour eux, tantôt ci tantôt là, d’une saison dans l’autre, elle clinque, elle moud tout ce qui faisait danser l’année d’avant les riches. C’est la musique à la mécanique qui tombe des chevaux de bois, des automobiles qui n’en sont pas, des montagnes pas russes du tout et du tréteau du lutteur qui n’a pas de biceps et qui ne vient pas de Marseille, de la femme qui n’a pas de barbe, du magicien qui est cocu, de l’orgue qui n’est pas en or, derrière le tir dont les œufs sont vides. C’est la fête à tromper les gens du bout de la semaine. »

Il y a chez le rappeur lyonnais une révolte de Canut contre la pièce à machines du capitalisme et les illusions politiciennes, qui se confondent dans le reflet des « Weston du Léviathan ». Miroirs aux alouettes, mirages, « mensonges soixante-huitards », véritables miroirs déformants de fête foraine…

« Quand l’Homme a créé le progrès, bah le progrès s’est arrêté. » (#yolo)

Héritier de Gramsci, Lucio lutte sur le plan des idées. Aux jeux de dupes offerts à l’Homo Festivus, il oppose toujours la culture. Sans elle, « nous sommes des proies faciles jouant des rôles de blondes ivres », condamnées à l’uniformité béate. « L’uniformité, seule récompense que les puissants décernent ». Pensez bien que « l’union ne fait pas la force mais l’audimat de Cyril Hanouna ».

Au zeitgeist, il oppose l’inactuel : « La nuit je crée, pas le temps de contempler leurs étoiles montantes » ; « Mélasse des idées à la mode que je piétine / en attendant que l’avenir soit nostalgique du présent noyé dans du Bombay Sapphire » ; « L’air du temps emporte chaque âme servile qui s’agenouille ».

Le MC-libraire est un héraut de la culture comme réflexion et comme spiritualité autonomes, comme respiration personnelle, comme « souffle intérieur ». Son Hourvari est un autre De Profundis clamavi jeté dans le bruit de l’époque :

« Respirer avant qu’la mort nous ait rappelés / Si Chopin avait eu une MPC, Baudelaire aurait rappé. »

Il s’agit de trouver son flow, sa « petite musique », comme disait Céline. Au milieu du charivari post-moderne et des #YOLO en forme d’OSEF. Lucio déjoue « la conjuration des imbéciles », le divertissement et la superficialité de masse. Il résume la difficulté de l’indépendance d’esprit avec une sagesse proverbiale :

« L’esprit de refus comme le paratonnerre attire les foudres » (Années folles)

Voilà comment on passe du conchiant au philosophique, de la punchline à la pensée, d’un « torse huilé dans un clip de rap français » à l’émancipation, de l’opéra-bouffe du rap game à l’élévation. « L’intelligence, c’est d’abord la destruction de la comédie », écrivait Malraux. Son flow est sans ostentation, oscillant sobrement comme le pendule de Schopenhauer, pour mieux mettre au jour les vanités. C’est de la philosophie en mouvement.

Pourtant, l’œuvre n’est pas celle d’un moraliste sévère. Ludo est aussi ludique et son plaisir du langage est communicatif. Il donne à voir la comédie humaine avec des jeux de sonorité, des images réjouissantes et des calembours à double-fond :

« Postface, Port d’arme, Potsdam… » Syllabes jouissives de l’enfant qui babille. La plume glisse d’une idée à l’autre comme on joue à saute-moutons. « Cendrier, sanglier, aucun sang, j’les sens crier / Templier, encrier et, dans un sens, j’me sens briller » ; « Ainsi un signe, un seul, un sire assis dans un linceul / Assiste impuissant au poison d’une chute qui touche un seuil » ; « Repu d’air, le zeppelin du poumon meut de nouveau l’ossuaire / Le suaire absorbant la sueur, le son devient insulaire » ; « Rester vivant, éviter les viles évidences / Évoquer le vol et retomber pris dans un débit dense » ; « Messagerie à vider / Comme un vagin dans un bidet »…

Il fait apparaître « Edgar Hoover à Aix-les-Bains », une « caverne à digicode », des « crânes munis de becs verseurs », des « façades [qui] baragouinent dans leur barbe de fer », la « démocratie-gimmick » et ses « camisoles chimiques »…

Et propose des jeux de mots solides : « Étudiez le lien entre forceps et origine du monde libre » ; « Cyclope myope répond que mon nom est quelqu’un » ; « Qui sème le vent ne récoltera que l’opinion des girouettes » ; « Le sol est toujours incertain pour qui a poussé sur des terrains vagues » ; « Buissonnière devra être l’école en toi / Les leurs sont des mirages tels les méridiens que les pôles emploient » ; « Noirceur en toile de fond puisque le jet de Pierre Soulages »…

Avec, en prime, la vision d’un pauvre fou qui s’écrie : « Le caniche de Jeff Koons, c’est le diable ! », et même un interlude musical littéralement « étrange ». Beaucoup de fond, mais la forme conserve sa légèreté, comme chez La Fontaine.

« Alors, cette nuit, je vais faire comme tous les autres, / Vider mon verre puis créer de jolies fables, comme Ésope » (Ceux qui boivent pour oublier sont priés de payer d’avance)

Le poète de Chicago-sur-Rhône fait des rêves d’Âge d’or sous la « pluie de grenouilles » qui « change les mythes en peccadilles ». « Étendu dans l’herbe imaginaire de [son] Arcadie », il spécule sur la nature véritable du Progrès. « Du silex au zippo », « d’Héphaïstos à l’A.I », qu’avons-nous réellement gagné ?

 Hourvari, Lucio Bukowski et Milka

  1. Hourvari
  2. Si Chopin avait eu une MPC Baudelaire aurait rappé
  3. Années folles
  4. Ceux qui boivent pour oublier sont priés de payer d’avance
  5. #yolo
  6. John Toole
  7. Wunderlich
  8. Mouchoir d’Adam
  9. Le caniche de Jeff Koons
  10. Le silence est un oubli
  11. Pluie de grenouilles

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