La Compagnie Affable

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La Machine infernale de Cocteau : Oedipe et le Sphinx

La Machine infernale Jean Cocteau Jean Marais Jeanne Moreau Oedipe Le Sphinx Anubis

Scène extraite de La Machine infernale de Jean Cocteau

LE SPHINX : Œdipe !

OEDIPE : Vous m’appelez ?

LE SPHINX : Un dernier mot. Jusqu’à nouvel ordre, rien d’autre ne préoccupe votre esprit, rien d’autre ne fait battre votre cœur, rien d’autre n’agite votre âme que le Sphinx ?

ŒDIPE : Rien d’autre, jusqu’à nouvel ordre.

LE SPHINX : Et celui ou… celle qui vous mettrait en sa présence… je veux dire qui vous aiderait… je veux dire qui saurait peut-être quelque chose facilitant cette rencontre… se revêtirait-il, ou elle, de prestige, au point de vous toucher, de vous émouvoir ?

ŒDIPE : Certes, mais que prétendez-vous ?

LE SPHINX : Et si moi, moi, je vous livrais un secret, un secret immense ?

ŒDIPE : Vous plaisantez !

LE SPHINX : Un secret qui vous permette d’entrer en contact avec l’énigme des énigmes, avec la bête humaine, avec la chienne qui chante, comme ils disent, avec le Sphinx ?

ŒDIPE : Quoi ? Vous ! Vous ! Aurais-je deviné juste, et votre curiosité aurait-elle découvert… Mais non ! Je suis absurde. C’est une ruse de femme pour m’obliger à rebrousser chemin.

LE SPHINX : Bonsoir.

ŒDIPE : Pardon…

LE SPHINX : Inutile.

ŒDIPE : Je suis un niais qui s’agenouille et qui vous conjure de lui pardonner.

LE SPHINX : Vous êtes un fat, qui regrette d’avoir perdu sa chance et qui essaie de la reprendre.

ŒDIPE : Je suis un fat, j’ai honte. Tenez, je vous crois, je vous écoute. Mais si vous m’avez joué un tour, je vous tirerai par les cheveux et je vous pincerai jusqu’au sang.

LE SPHINX : Venez. (Elle le mène en face du socle.) Fermez les yeux. Ne trichez pas. Comptez jusqu’à cinquante.

ŒDIPE : (les yeux fermés.) Prenez garde !

LE SPHINX : Chacun son tour. (Œdipe compte. On sent qu’il se passe un événement extraordinaire. Le Sphinx bondit à travers les ruines, disparaît derrière le mur et reparaît, engagé dans le socle praticable, c’est- à-dire qu’il semble accroché au socle, le buste dressé sur les coudes, la tête droite, alors que l’actrice se tient debout, ne laissant paraître que son buste et ses bras couverts de gants mouchetés, les mains griffant le rebord, que l’aile brisée donne naissance à des ailes subites, immenses, pâles, lumineuses, et que le fragment de statue la complètent, la prolongent et paraissent lui appartenir. On entend Œdipe compter 47, 48, 49, attendre un peu et crier 50. Il se retourne.)

ŒDIPE : Vous !

LE SPHINX : (d’une voix lointaine, haute, joyeuse, terrible.) Moi ! Moi ! Le Sphinx !

ŒDIPE : Je rêve !

LE SPHINX : Tu n’es pas un rêveur, Œdipe. Ce que tu veux, tu le veux, tu l’as voulu. Silence. Ici j’ordonne. Approche.

(Œdipe, les bras au corps, comme paralysé, tente avec rage de se rendre libre.)

LE SPHINX : Avance. (Œdipe tombe à genoux.) Puisque tes jambes te refusent leur aide, saute, sautille… Il est bon qu’un héros se rende un peu ridicule. Allons, va, va ! Sois tranquille. Il n’y a personne pour te regarder.

(Œdipe se tordant de colère, avance sur les genoux.)

LE SPHINX : C’est bien. Halte ! Et maintenant…

ŒDIPE : Et maintenant, je commence à comprendre vos méthodes et par quelles manœuvres vous enjôlez et vous égorgez les voyageurs.

LE SPHINX : … Et maintenant je vais te donner un spectacle. Je vais te montrer ce qui se passerait à cette place, Œdipe, si tu étais n’importe quel joli garçon de Thèbes et si tu n’avais eu le privilège de me plaire.

ŒDIPE : Je sais ce que valent vos amabilités. (Il se crispe des pieds à la tête. On voit qu’il lutte contre un charme.)

LE SPHINX : Abandonne-toi. N’essaie pas de te crisper, de résister. Abandonne-toi. Si tu résistes, tu ne réussiras qu’à rendre ma tâche plus délicate, et je risque de te faire du mal.

ŒDIPE : Je résisterai ! (Il ferme les yeux, détourne la tête.)

LE SPHINX : Inutile de fermer les yeux, de détourner la tête. Car ce n’est ni par le chant, ni par le regard que j’opère. Mais, plus adroit qu’un aveugle, plus rapide que le filet des gladiateurs, plus subtil que la foudre, plus raide qu’un cocher, plus lourd qu’une vache, plus sage qu’un élève tirant la langue sur des chiffres, plus gréé, plus voilé, plus ancré, plus bercé qu’un navire, plus incorruptible qu’un juge, plus vorace que les insectes, plus sanguinaire que les oiseaux, plus nocturne que l’œuf, plus ingénieux que les bourreaux d’Asie, plus fourbe que le cœur, plus désinvolte qu’une main qui triche, plus fatal que les astres, plus attentif que le serpent qui humecte sa proie de salive ; je sécrète, je tire de moi, je lâche, je dévide, je déroule, j’enroule de telle sorte qu’il me suffira de vouloir ces nœuds pour les faire et d’y penser pour les tendre ou pour les détendre ; si mince qu’il t’échappe, si souple que tu t’imagineras être victime de quelque poison, si dur qu’une maladresse de ma part t’amputerait, si tendu qu’un archet obtiendrait entre nous une plainte céleste ; bouclé comme la mer, la colonne, la rose, musclé comme la pieuvre, machiné comme les décors du rêve, invisible surtout, invisible et majestueux comme la circulation du sang des statues, un fil qui te ligote avec la volubilité des arabesques folles du miel qui tombe sur du miel.

ŒDIPE : Lâchez-moi !

LE SPHINX : Et je parle, je travaille, je dévide, je déroule, je calcule, je médite, je tresse, je vanne, je tricote, je natte, je croise, je passe, je repasse, je noue et dénoue et renoue, retenant les moindres nœuds qu’il me faudra te dénouer ensuite sous peine de mort ; et je serre, je desserre, je me trompe, je reviens sur mes pas, j’hésite, je corrige, enchevêtre, désenchevêtre, délace, entrelace, repars ; et j’ajuste, j’agglutine, je garrotte, je sangle, j’entrave, j’accumule, jusqu’à ce que tu te sentes, de la pointe des pieds à la racine des cheveux, vêtu de toutes les boucles d’un seul reptile dont la moindre respiration coupe la tienne et te rende pareil au bras inerte sur lequel un dormeur s’est endormi.

ŒDIPE : (d’une voix faible.) Laissez-moi ! Grâce…

LE SPHINX : Et tu demanderais grâce et tu n’aurais pas à en avoir honte, car tu ne serais pas le premier, et j’en ai entendu de plus superbes appeler leur mère, et j’en ai vu de plus insolents fondre en larmes, et les moins démonstratifs étaient encore les plus faibles, car ils s’évanouissaient en route, et il me fallait imiter les embaumeurs entre les mains desquels les morts sont des ivrognes qui ne savent même plus se tenir debout !

ŒDIPE : Mérope !… Maman !

LE SPHINX : Ensuite, je te commanderais d’avancer un peu et je t’aiderais en desserrant tes jambes. Là ! Et je t’interrogerais. Je te demanderais par exemple : Quel est l’animal qui marche sur quatre pattes le matin, sur deux pattes à midi, sur trois pattes le soir ? Et tu chercherais, tu chercherais. À force de chercher, ton esprit se poserait sur une petite médaille de ton enfance, ou tu répéterais un chiffre, ou tu compterais les étoiles entre ces deux colonnes détruites ; et je te remettrais au fait en te dévoilant l’énigme. Cet animal est l’homme qui marche à quatre pattes lorsqu’il est enfant, sur deux pattes quand il est valide, et lorsqu’il est vieux, avec la troisième patte d’un bâton.

ŒDIPE : C’est trop bête !

LE SPHINX : Tu t’écrierais : C’est trop bête ! Vous le dites tous. Alors puisque cette phrase confirme ton échec, j’appellerais Anubis, mon aide. Anubis ! Anubis paraît, les bras croisés, la tête de profil, debout à droite du socle.

ŒDIPE : Oh ! Madame… Oh ! Madame ! Oh ! Non ! Non ! Non ! Non, madame !

LE SPHINX : Et je te ferais mettre à genoux. Allons… Allons… là, là… Sois sage. Et tu courberais la tête… et l’Anubis s’élancerait. Il ouvrirait ses mâchoires de loup ! (Œdipe pousse un cri). J’ai dit : courberais, s’élancerait… ouvrirait… N’ai-je pas toujours eu soin de m’exprimer sur ce mode ? Pourquoi ce cri ? Pourquoi cette face d’épouvanté ? C’était une démonstration, Œdipe, une simple démonstration. Tu es libre.

ŒDIPE : Libre ! (Il remue un bras, une jambe… il se lève, il titube, il porte la main à sa tête.)

ANUBIS : Pardon, Sphinx. Cet homme ne peut sortir d’ici sans subir l’épreuve.

LE SPHINX : Mais…

ANUBIS : Interroge-le…

ŒDIPE : Mais…

ANUBIS : Silence ! Interroge cet homme. (Un silence. Œdipe tourne le dos, immobile.)

LE SPHINX : Je l’interrogerai… je l’interrogerai… C’est bon. (Avec un dernier regard de surprise vers Anubis.) Quel est l’animal qui marche sur quatre pattes le matin, sur deux pattes à midi, sur trois pattes le soir ?

ŒDIPE : L’Homme, parbleu ! Qui se traîne à quatre pattes lorsqu’il est petit, qui marche sur deux pattes lorsqu’il est grand et qui, lorsqu’il est vieux, s’aide avec la troisième patte d’un bâton. (Le Sphinx roule sur le socle.)

ŒDIPE : (prenant sa course vers la droite.) Vainqueur ! Il s’élance et sort par la droite. Le Sphinx glisse dans la colonne, disparaît derrière le mur, reparaît sans ailes.

LE SPHINX : Œdipe ! Où est-il ? Où est-il ?

ANUBIS : Parti, envolé. Il court à perdre haleine proclamer sa victoire.

LE SPHINX : Sans un regard vers moi, sans un geste ému, sans un signe de reconnaissance.

ANUBIS : Vous attendiez-vous à une autre attitude ?

LE SPHINX : L’imbécile ! Il n’a donc rien compris.

ANUBIS : Rien compris.

La Machine infernale, Jean Cocteau, Acte II, extrait (1932). N’oubliez pas qu’il est impossible de travailler un texte sans l’œuvre complète. Vous pouvez trouver le livre sur ce lien :

La Machine infernale – Jean Cocteau

Voir notre liste de textes et de scènes issus du théâtre, du cinéma et de la littérature (pour une audition ou pour le plaisir)

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Cette entrée a été publiée le 24 avril 2017 par dans Audition / Casting, Théâtre, et est taguée , , , , , , , , .
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