La Compagnie Affable

La Compagnie Affable partage les grands textes du théâtre, de la littérature, de la poésie et du cinéma.

Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes : A comme Absence

Roland Barthes

Extrait des Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes.

ABSENCE. Tout épisode de langage qui met en scène l’absence de l’objet aimé – quelles qu’en soient la cause et la durée – et tend à transformer cette absence en épreuve d’abandon.

Beaucoup de lieder, de mélodies, de chansons sur l’absence amoureuse. Et, cependant, cette figure classique, dans Werther, on ne la trouve pas. La raison en est simple : ici, l’objet aimé (Charlotte) ne bouge pas ; c’est le sujet amoureux (Werther) qui, à un certain moment, s’éloigne. Or, il n’y a d’absence que de l’autre : c’est l’autre qui part, c’est moi qui reste. L’autre est en état de perpétuel départ, de voyage ; il est, par vocation migrateur, fuyant ; je suis, moi qui aime, par vocation inverse, sédentaire, immobile, à disposition, en attente, tassé sur place, en souffrance, comme un paquet dans un coin perdu de gare. L’absence amoureuse va seulement dans un sens, et ne peut se dire qu’à partir de qui reste, et non de qui part : je, toujours présent, ne se constitue qu’en face de toi, sans cesse absent. Dire l’absence, c’est d’emblée poser que la place du sujet et la place de l’autre ne peuvent permuter ; c’est dire : « Je suis moins aimé que je n’aime. »

Historiquement, le discours de l’absence est tenu par la Femme : la Femme est sédentaire, l’Homme est chasseur, voyageur ; la Femme est fidèle (elle attend), l’Homme est coureur (il navigue, il drague). C’est la Femme qui donne forme à l’absence, en élabore la fiction, car elle en a le temps ; elle tisse et elle chante ; les Fileuses, les chansons de toile disent à la fois l’immobilité (par le ronron du rouet) et l’absence (au loin, des rythmes de voyage, houles marines, chevauchées). Il s’ensuit que dans tout homme qui parle l’absence de l’autre, du féminin se déclare : cet homme qui attend et qui en souffre, est miraculeusement féminisé. Un homme n’est pas féminisé parce qu’il est inverti, mais parce qu’il est amoureux. (Mythe et utopie : l’origine a appartenu, l’avenir appartiendra aux sujets en qui il y a du féminin.)

Quelquefois, il m’arrive de bien supporter l’absence. Je suis alors « normal » : je m’aligne sur la façon dont « tout le monde » supporte le départ d’une « personne chère » ; j’obéis avec compétence au dressage par lequel on m’a donné très tôt l’habitude d’être séparé de ma mère – ce qui ne laissa pas pourtant, à l’origine, d’être douloureux (pour ne pas dire : affolant). J’agis en sujet bien sevré ; je sais me nourrir, en attendant, d’autres choses que du sein maternel.

Cette absence bien supportée, elle n’est rien d’autre que l’oubli. Je suis, par intermittence, infidèle. C’est la condition de ma survie ; car si je n’oubliais pas, je mourrais. L’amoureux qui n’oublie pas quelquefois, meurt par excès, fatigue et tension de mémoire (tel Werther).

(Enfant, je n’oubliais pas ; les journées interminables, journées abandonnées, où la mère travaillait loin ; j’allais, le soir, attendre son retour à l’arrêt de l’autobus, à Sèvres-Babylone ; les autobus passaient plusieurs fois, de suite, elle n’était dans aucun.)

De cet oubli, très vite, je me réveille. Hâtivement, je met en place une mémoire, un désarroi. Un mot (classique) vient du corps, qui dit l’émotion d’absence : soupirer : « soupirer après la présence corporelle » : les deux moitiés de l’androgyne soupirent l’une après l’autre, comme si chaque souffle, incomplet, voulait se mêler à l’autre : image de l’embrassement, en tant qu’il fond les deux images en une seule : dans l’absence amoureuse, je suis, tristement, une image décollée, qui sèche, jaunit, se recroqueville.

(Quoi, le désir n’est-il pas toujours le même, que l’objet soit présent ou absent ? L’objet n’est-il pas toujours absent ? – Ce n’est pas la même langueur : il y a deux mots : Pothos, pour le désir de l’être absent, et Himéros, plus brûlant, pour le désir de l’être présent.)

Je tiens sans fin à l’absent le discours de son absence ; situation en somme inouïe ; l’autre est absent comme référent, présent comme allocutaire. De cette distorsion singulière, naît une sorte de présent insoutenable ; je suis coincé entre deux temps, le temps de la référence et le temps de l’allocution : tu es parti (de quoi je me plains), tu es là (puisque je m’adresse à toi). Je sais alors ce qu’est le présent, ce temps difficile : un pur morceau d’angoisse.

L’absence dure, il me faut la supporter. Je vais donc la manipuler : transformer la distorsion du temps en va-et-vient, produire du rythme, ouvrir la scène du langage (le langage naît de l’absence : l’enfant s’est bricolé une bobine, la lance et la rattrape, mimant le départ et le retour de la mère : un paradigme est créé). L’absence devient une pratique active, un affairement (qui m’empêche de rien faire d’autre) ; il y a création d’une fiction aux rôles multiples (doutes, reproches, désirs, mélancolies). Cette mise en scène langagière éloigne la mort de l’autre : un moment très bref, dit-on, sépare le temps où l’enfant croit encore sa mère absente et celui où il la croit déjà morte. Manipuler l’absence, c’est allonger ce moment, retarder aussi longtemps que possible l’instant où l’autre pourrait basculer sèchement de l’absence dans la mort.

La frustration aurait pour figure la Présence (je vois chaque jour l’autre, et pourtant je n’en suis pas comblé : l’objet est là, réellement, mais il continue à me manquer, imaginairement). La castration, elle, aurait pour figure l’Intermittence (j’accepte de quitter un peu l’autre, « sans pleurer », j’assume le deuil de la relation, je sais oublier). L’Absence est la figure de la privation ; tout à la fois, je désire et j’ai besoin : c’est là le fait obsédant du sentiment amoureux.

(« le désir est là, ardent, éternel : mais Dieu est plus haut que lui, et les bras levés du Désir n’atteignent jamais la plénitude adorée. » Le discours de l’Absence est un texte à deux idéogrammes : il y a les bras levés du Désir, et il y a les bras tendus du Besoin. J’oscille, je vacille entre l’image phallique des bras levés et l’image pouponnière des bras tendus.)

Je m’installe seul, dans un café ; on vient m’y saluer ; je me sens entouré, demandé, flatté. Mais l’autre est absent ; je le convoque en moi-même pour qu’il me retienne au bord de cette complaisance mondaine, qui me guette. J’en appelle à sa « vérité » (la vérité dont il me donne la sensation) contre l’hystérie de séduction où je me sens glisser. Je rends l’absence de l’autre responsable de ma mondanité : j’invoque sa protection, son retour : que l’autre apparaisse, qu’il me retire, telle une mère qui vient chercher son enfant, de la brillance mondaine, de l’infatuation sociale, qu’il me rende « l’intimité religieuse, la gravité » du monde amoureux.

(X… me disait que l’amour l’avait protégé de la mondanité : coteries, ambitions,  promotions, manigances, sécessions, rôles, pouvoir : l’amour avait fait de lui un déchet social, ce dont il se réjouissait.)

Un koan bouddhique dit ceci : « le maître tient la tête du disciple sous l’eau longtemps ; peu à peu les bulles se raréfient ; au dernier moment, le maître sort le disciple, le ranime : quand tu auras désiré la vérité comme tu as désiré l’air, alors tu sauras ce qu’elle est. »

L’absence de l’autre me tient la tête sous l’eau ; peu à peu, j’étouffe, mon air se raréfie : c’est par cette asphyxie que je reconstitue ma « vérité » et que je prépare l’Intraitable de l’amour.

Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux, 1977. Vous pouvez trouver le livre sur ce lien : Fragments d’un discours amoureux – Roland Barthes

Voici également le texte lu par Fabrice Luchini :

Voir notre liste de textes et de scènes issus du théâtre, du cinéma et de la littérature (pour une audition ou pour le plaisir)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Information

Cette entrée a été publiée le 11 mai 2017 par dans Littérature, et est taguée , , , , , , .
%d blogueurs aiment cette page :