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Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable de Romain Gary : Jacques et Jim

Romain GaryDans Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable, Romain Gary s’empare d’un thème encore aujourd’hui tabou : l’inéluctable déclin sexuel de l’homme.
À cinquante-neuf ans, l’industriel français Jacques Rainier est bientôt contaminé par l’angoisse obsessionnel du milliardaire américain Jim Dooley, qui compense sa perte de virilité par des conquêtes financières. Il y a du Donald Trump chez ce mâle alpha vieillissant qui refuse de « céder un pouce de terrain » et veut littéralement redresser la Tour de Pise, quelque chose de formidablement outré et grotesque. Pourtant, la comédie masque à peine la conscience de notre naufrage collectif et annonce un coup de pistolet bien réel…
Voici un extrait du livre dont le texte est retranscrit comme une scène de théâtre : Jacques Rainier est assis à la terrasse du bar de l’hôtel Gritti à Venise, Jim Dooley, le reconnaît vaguement et vient à sa rencontre. Rapidement, l’Américain entraîne le Français vers un coin du bar et lui parle pendant une dizaine de minutes de la situation politique en Italie et de ses effets désastreux sur les tentatives pour sauver Venise…

JIM : Ça fait cinq ans que j’entends parler les experts. Je fus le premier à m’intéresser à la question, vous savez. Le premier, aussi, à avoir financer les études…

Conserver, pour moi, tout est là. C’est un des mots clés de la civilisation. Ne pas se laisser entamer. Ne jamais céder un pouce de terrain… Mais tout reste à faire. Je me souviens encore des premiers projets, ces fameuses injections de ciment qui devaient empêcher la ville de sombrer. Foutaises ! Il apparut très vite que ces « injections » feraient au contraire couler la ville encore plus vite… Et puis, il y a eu l’idée de faire flotter la vieille chose au moyen de caissons d’air… Ça n’a pas résisté à l’examen. Et maintenant que l’on a établi d’une manière scientifique ce qu’il convient de faire, c’est l’Italie entière qui se décompose et il est impossible d’entreprendre quoi que ce soit… (Jim fait signe au barman de lui apporter un deuxième Martini, et scrute le visage de Jacques.) Nous avons le même âge, je crois ?

JACQUES : J’ai cinquante-neuf ans.

JIM : Moi aussi. (Jacques s’efforce de demeurer impassible.) Ça a l’air de vous étonner ?

JACQUES : Mais non, pas du tout, pourquoi voulez-vous que ça m’étonne ?

JIM : Je ne sais pas, moi, vous avez fait une drôle de tête… Vous paraissez plus jeune que moi.

JACQUES : L’âge n’est pas soumis à des obligations d’affichage.

JIM : Comment ça se passe, chez vous ?

JACQUES : Pardon ?

JIM : Vous avez la réputation de vous défendre encore pas mal.

JACQUES : Je fais beaucoup de sport.

JIM : Je parle des femmes. (Un silence. Jim baisse les yeux et semble l’avoir oublié. Le jour est devenu gris sur son visage.) Les femmes qui deviennent de plus en plus grande, vous connaissez ?

JACQUES : Je ne vois pas du tout ce que vous voulez dire.

JIM : Non ? Eh bien, je vais vous expliquer. Pour moi, les bonnes femmes ont commencé à grandir il y a… quoi, quatre, cinq ans. La première était une môme de dix-huit ans, et déjà elle était trop grande à l’intérieur. Une distension du vagin, quelque chose de maison. Je sentais à peine le contact.

JACQUES : Il paraît qu’il y a une opération banale qui arrange ça.

JIM : Bon, mais je rencontrai ensuite une très belle fille de vingt-deux ans, une cover-girl danoise… Ce qu’on faisait de mieux dans le prêt-à-porter à l’époque… Eh bien, elle aussi souffrait de cette difformité intérieure… Et ensuite, il y eut cette Eurasienne que vous avez vue au cinéma… Même truc… trop grande ! J’avais jamais vu ça, la vraie série noire, quoi… Je m’en suis ouvert à Steiner, vous savez, celui de l’électronique… C’est un homme de notre âge, la soixantaine, et il n’a pas dételé, lui non plus… C’est ça l’important, mon vieux : ne pas dételer, ne pas lâcher pied… Donc, je lui en parle, et c’st là que j’ai appris l’affreuse vérité… (Il ricane sans gaieté.) Vous savez ce qu’il m’a dit ? « Mon vieux, ce ne sont pas tes bonnes femmes qui sont devenues trop grandes… C’est toi qui deviens trop petit. » (Il regarde fixement par-dessus l’épaule de Jacques.) J’ai perdu au moins deux centimètres en un an et je ne durcis plus complètement. Oui, mon vieux, c’est comme ça. On y passe tous, y a pas de bon Dieu. En 1944, je débarquais en Normandie, à Omaha Beach, sous les mitrailleuses, je libérais Paris ; vous, vous étiez un héros de la Résistance, colonel à vingt-six ans dans le maquis ; et maintenant, on ne peut plus bander. Vous ne trouvez pas ça dégueulasse ?

JACQUES : Oui, ce n’était vraiment pas la peine de gagner une guerre… Peut-être faudrait-il refaire une guerre pour remettre ça d’aplomb.

JIM : Naturellement, je ne me considère pas encore comme foutu. Mais vous savez ce que c’est, quand vous êtes au lit avec une fille et que vous n’osez pas vous y risquer parce que vous savez que vous allez ployer, c’est pas assez dur, vous n’allez pas réussir à vous frayer le chemin et vous débandez complètement, à cause de l’anxiété et du désespoir, et vous vous trouvez alors ou bien avec une maman qui vous console et vous caresse le front et vous dit « ça ne fait rien, tu es fatigué », ou « mon pauvre chéri », ou bien avec un salope qui essaie de ne pas se marrer parce que e grand Jim Dooley, il ne peut plus bander, il ne vaut plus rien, il n’y a plus personne…

JACQUES : La chute de l’Empire romain, quoi.

Jim ne l’écoute pas. Il ne le voit pas. Il est seul au monde. Tout le monde peut bien crever : il ne bande plus. Des yeux où la panique et une rancune immense se sont figées dans un éclat vitreux.

JIM : Vous êtes à leur merci. Ça dépend sur qui vous tombez. Si c’est une salope, vous êtes foutu. Elle raconte ça partout. Vous savez, Jim Dooley, il est fini. Il ne peut plus. Il ne vaut plus rien… La découverte de l’Amérique, quoi. Heureusement, il y en a toujours qui croient que c’est de leur faute, qu’elles ne sont pas assez bandantes. Et puis il y a le prestige et elles ont peur de me perdre, alors elles me font de la pub… A soixante ans, il est encore formidable… une force de la nature… (Il s’interrompt, attend, pour donner à Jacques le temps d’avouer, lui aussi.) Et vous connaissez ça, plus on se demande si on va réussir à bander et moins on bande… encore un triomphe de la psychologie. Et plus on est angoissé et plus on baise, pour se rassurer, ou, en tout cas, on essaie. Finalement, ce n’est même plus du tout parce qu’on a envie, c’est pour se rassurer. Pour se prouver q’on est encore là. Quand vous y arrivez, vous vous dites ouf ! ce n’est pas encore la fin, je suis encore un homme. Et vous savez quoi ? Auparavant je regardais une bonne femme pour voir si elle me plaisait ; maintenant, je le regarde et je me demande : et si ce n’est pas une clitoridienne ? Si c’est une vaginale ? On ne peut pas savoir d’avance, il faut aller sur le terrain…

JACQUES : Vous avez déjà essayer d’aimer quelqu’un ?

JIM : Avec quoi ? Pare que ça se réduit à ça, mon vieux. Avec quoi ? Vous connaissez l’histoire du gars qui passait son conseil de révision et le médecin lui dit « faites voir vos organes génitaux », et le mec ouvre la bouche, montre la langue et fait « aaaaa… ». ‘est absolument dégueulasse, le coup qu’on nous fait, mon vieux. Tomber d’un seul coup, bang ! le genre chêne foudroyé, d’accord. Je ne demande pas mieux. Mais quand vous êtes dans le lit avec une belle fille et qu’il n’y a plus personne… L’autre jour j’étais comme ça étendu sur le dos, après la bataille, ça n’avait pas marché, et la bonne femme m’a regardé en se rhabillant, et e faisais une drôle de gueule, du genre à titre posthume. Elle a écrasé sa cigarette et puis elle m’a lancé : « Vous êtes un de ces hommes qui ne peuvent pas se résigner au déclin sexuel parce qu’ils ont l’habitude d’être riches… »

JACQUES : Il y a de ça.

JIM : J’étais tombé sur une pute de gauche, mon vieux, et celles-là, elles ne baisent pas, elles prennent des notes… L’ennui, c’est que je ne suis pas mûr pour le renoncement. C’est pas mon genre. Je ne lâche pas facilement. Je lutte jusqu’au bout. J’ai toujours été un lutteur.

JACQUES : Un champion.

JIM : Si vous voulez… Ah, tenez, je sais où nous nous sommes vus pour la dernière fois. Au championnat d’Europe de bobsleigh.

JACQUES : Vous vous trompez. Nous nous sommes vus pour la dernière fois chez Thiébon… (Un silence. Jim se tourne vers la baie vitrée et la lumière creuse ses rides comme sous l’effet d’un burin invisible.) Pourquoi moi ?

JIM : Parce que je vous connais très peu et que c’est toujours plus facile… Et puis, nous avons fait la même guerre… et nous l’avons gagnée. Ça rapproche. […]

Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable, Romain Gary, folio, p. 21-28. N’oubliez pas qu’il est impossible de travailler un texte sans l’œuvre complète. Vous pouvez trouver le livre sur ce lien : 

Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable – Romain Gary

Voir aussi notre liste de textes et de scènes issus du théâtre, du cinéma et de la littérature (pour une audition ou pour le plaisir)

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