La Compagnie Affable

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« Lutte des couleurs » et Négritude

Nick Conrad Doux Pays clip

Il est aujourd’hui difficile de critiquer le discours des mouvements identitaires qui fleurissent sur le malaise desdites «minorités». Pourtant, leur apparence inclusive masque des idéologies très ambigües, voire ouvertement racistes. Pire, la violence de certains antiracistes auto-proclamés semble acceptée comme la juste conséquence des crimes de la France coloniale et de la traite négrière. 

Certains discours divisent ainsi la population en «Blancs» et «non-Blancs», afin de distinguer les victimes systématiques du racisme de leurs oppresseurs héréditaires. C’est là l’esprit du néologisme «racisé», épithète assez vague qui regroupe a priori les récipendiaires de la haine, sans qu’on sache bien si le reste de la société forme un club de «non-racisés», de «Blancs», de «racistes», ou les trois à la fois. Sans compter le réemploi de catégories fourre-tout créées par les racistes d’antan, — comme «les Arabes» (1), par exemple — que l’on justifie par un souci d’efficacité (2)… 

Or, ce genre de raccourcis réduit les individus à des caractéristiques « visibles » (le physique, l’état civil…), et c’est là précisément une définition du racisme. Qui plus est, en utilisant systématiquement le participe passé «racisé», on transforme une probabilité en loi fondamentale, et l’on crée des victimes-nées, oppressées ad vitam par des racistes,  qui se confondent, je le répète, avec les «non-racisés». Enfin, soyons clairs, à force de répéter «les Blancs», «les Noirs», «les Arabes», ou encore «les Asiatiques», on alimente la vieille obsession raciale, on entretient les stéréotypes et les préjugés, on cultive la défiance et le soupçon, et l’on projette les haines d’hier-et-d’ailleurs sur l’ici-et-maintenant… Bref, le présent ne se lit plus qu’à travers un seul et unique prisme : la lutte des couleurs. 

L’importation du concept de «black face» est d’ailleurs une belle illustration de ce nouveau matérialisme historique. Si l’on en croit les idéologues du CRAN et consorts, étant donné que des racistes blancs se sont peints en noir aux Etats-Unis, tout déguisement au charbon est forcément raciste en tous lieux. C’est-à-dire qu’on est en droit de projeter sur un Français de 2019 la mentalité de la Louisiane esclavagiste. Peu importe si le «Blanc» s’inspire aussi d’une vérité historique en rejouant Les Suppliantes à la manière d’Eschyle, il reproduit avant tout un symbole d’oppression universel. Voilà le pseudo-raisonnement qui conduit à la censure manu militari dans notre pays, et qui obtient des résultats similaires outre-Atlantique, où, à force de ménager les susceptibilités de chacun, on en vient à délimiter des free speech zones dans les universités…

Autre exemple éloquent, celui de Nick Conrad, qui fut condamné en mars pour «incitation au crime» après avoir mis en scène un «racisme inversé» franchement homicide dans le texte et le clip réaliste de «Pendez les Blancs». Et bien l’intéressé apparaît dans un second opus filmé, étranglant une femme hypomélanique au son de «je baise la France jusqu’à l’agonie». Laissons de côté les questions cathartiques et juridiques, et tâchons de comprendre le projet de M. Conrad. Selon lui, ces «fictions» sont pédagogiques, car elles permettraient aux visages pâles de comprendre le calvaire historique des «Noirs». C’est sous-estimer, je crois, la capacité d’empathie du caucasien moyen (j’en ai vus qui faisaient des calins aux arbres), et c’est surtout le symptôme d’un néo-décolonialisme violemment manichéen, vindicatif et tautologique. Voyez comme cette explication du monde unilatérale s’auto-alimente : quand le «racisé» veut tuer le «racisant», le «racisant» cherche à se défendre et donne ainsi toute sa réalité à l’affrontement racial. Sa réaction à lui n’est pas conçue comme de la légitime défense, mais, au contraire, comme la confirmation de l’ordre raciste. Et, au moindre procès, on mettra La Fontaine à l’envers en chantant : «Selon que vous serez blanc ou noir, / Les jugements de cour vous rendront puissant ou misérable…»

Les identitaires habitués de cette rhétorique ont peut-être oublié que Césaire n’a jamais rejeté l’Occident en bloc, comme s’il fût le berceau monolithique de l’oppresseur blanc. Au contraire, confessait-il, «on peut dire que l’humanisme européen est un des éléments de la Négritude.» (3) Et c’est là une caractéristique essentielle de son projet de décolonisation des terres, des corps et des esprits : la Négritude est enracinement et ouverture. Elle est une revalorisation sans volonté de vengeance. Elle est estime de soi et d’autrui à la fois. En un mot, elle est universaliste. Voilà pourquoi toute sa vie durant, le poète martiniquais évita soigneusement l’écueil de l’antagonisation raciale, ainsi qu’il l’expliquait à Françoise Vergès en 2005 : «Senghor et moi, nous nous sommes toujours gardés de tomber dans le racisme noir.» (4)

C’est dans un même esprit qu’en 1974, l’anthropologue sénégalais Cheikh Anta Diop convoqua les plus grands égyptologues au Caire, afin d’apporter la preuve de l’africanité de la civilisation du Nil. Si les scientifiques internationaux démontrèrent que les anciens Egyptiens étaient bel et bien des Africains, par leur culture et par leur pigmentation, Diop n’en fit pas une occasion de fierté revancharde. À l’inverse, il déclarait : «Cette histoire nous est commune, c’est une histoire universelle. Les premières expériences humaines ont débuté en Afrique. Lorsque l’humanité sera suffisamment éduquée pour ne concevoir plus que l’individu, en dehors de toute coordonnée ethnique, pour ne voir plus chez l’individu que l’humain, on verra la richesse de cette expérience !» (5)

Ces (re)trouvailles du Caire étaient effectivement utiles parce qu’elles réaffirmaient les racines africaines de l’Europe, connues depuis Hérodote, mais effacées par les racistes du XIXème siècle. Et les néo-décolonialistes feraient bien d’en tirer un enseignement : maintenant qu’on sait que les Pharaons noirs asservissaient d’autres ethnies, il est parfaitement faux de présenter l’esclavage et le racisme comme étant l’apanage ou le péché originel du «Blanc» (d’ailleurs, le mot esclave fait référence aux Slaves, copieusement marchandisés dans l’Antiquité). Puisqu’il est avéré que les Français ont emprunté aux Romains, les Romains aux Grecs, les Grecs aux Egyptiens, et les Egyptiens à d’autres peuples encore, il est parfaitement idiot d’imputer l’esclavage et le racisme à l’un ou l’autre pays, à l’une ou l’autre civilisation, ou bien à l’une ou l’autre couleur. Ces maux-là sont le fait de toute l’humanité, et on ne les fera pas disparaître avec d’autres idées racistes.

(1) Maupassant : « par Arabe, le Parisien entend toutes les races africaines ». « Lettres d’Afrique », article paru dans le journal Le Gaulois, le 20 juillet 1881 (voir l’édition originale sur Gallica).

(2) Rokhaya Diallo : « Tout au long de cet ouvrage, j’emploierai les termes usuels d’Arabes, Asiatiques, Noirs, Blancs et non-Blancs comme des catégories sociopolitiques construites par les rapports historiques. […] Emprunter des détours n’effacent en rien l’effectivité sociale de termes qui désignent des personnes de fait associées à des groupes ethno-sociaux minoritaires. ». Racisme : mode d’emploi, Larousse, 2011.

(3) Interview de la RTS réalisée le 11 septembre 1963 (vidéo).

(4) Nègre je suis, Nègre je resterai, Albin Michel, 2005.

(5) Voir la vidéo de 49’57 à 50’16. 

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Cette entrée a été publiée le 28 mai 2019 par dans Humeur.
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