La Compagnie Affable

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Le Roi se meurt d’Eugène Ionesco

Le Roi se meurt Eugène Ionesco théâtre Michel Bouquet

Le roi Bérenger Ier est mourant, tout va à vau-l’eau dans le royaume, mais le souverain ne peut se résoudre à cette fatalité… Il est entouré de ces deux reines, Marguerite et Marie, de son médecin, de sa femme de chambre Juliette, et d’un garde.  

LE ROI. — Comment m’y prendre ? On ne peut pas, ou bien on ne veut pas m’aider. Moi-même, je ne puis m’aider. Ô soleil, aide-moi soleil, chasse l’ombre, empêche la nuit. Soleil, soleil éclaire toutes les tombes, entre dans tous les coins sombres et les trous et les recoins, pénètre en moi. Ah ! Mes pieds commencent à refroidir, viens me réchauffer, que tu entres dans mon corps, sous ma peau, dans mes yeux. Rallume leur lumière défaillante, que je voie, que je voie, que je voie. Soleil, soleil, me regretteras-tu ? Petit soleil, bon soleil, défends-moi. Dessèche et tue le monde entier s’il faut un petit sacrifice. Que tous meurent pourvu que je vive éternellement même tout seul dans le désert sans frontières. Je m’arrangerai avec la solitude. Je garderai le souvenir des autres, je les regretterai sincèrement. Je peux vivre dans l’immensité transparente du vide. Il vaut mieux regretter que d’être regretté. D’ailleurs, on ne l’est pas. Lumière des jours, au secours !

LE MÉDECIN, à Marie. — Ce n’est pas de cette lumière que vous lui parliez. Ce n’est pas ce désert dans la durée que vous lui recommandiez. Il ne vous a pas comprise, il ne peut plus, pauvre cerveau.

MARGUERITE. — Vaine intervention. Ce n’est pas la bonne voie.

LE ROI. — Que j’existe même avec une rage de dents pendant des siècles et des siècles. Hélas, ce qui doit finir est déjà fini.

LE MÉDECIN. — Alors, Sire, qu’est-ce que vous attendez ?

MARGUERITE. — Il n’y a que sa tirade qui n’en finit plus. (Montrant la reine Marie et Juliette.) Et ces deux femmes qui pleurent. Elles l’enlisent davantage, ça le colle, ça l’attache, ça le freine.

LE ROI. — Non, on ne pleure pas assez autour de moi, on ne me plaint pas assez. On ne s’angoisse pas assez. (À Marguerite.) Qu’on ne les empêche pas de pleurer, de hurler, d’avoir pitié du Roi, du jeune Roi, du pauvre petit Roi, du vieux Roi. Moi, j’ai pitié quand je pense qu’elles me regretteront, qu’elles ne me verront plus, qu’elles seront abandonnées, qu’elles seront seules. C’est encore moi qui pense aux autres, à tous. Entrez en moi, vous autres, soyez moi, entrez dans ma peau. Je meurs, vous entendez, je veux dire que je meurs, je n’arrive pas à le dire, je ne fais que de la littérature.

MARGUERITE. — Et encore !

LE MÉDECIN. — Ses paroles ne méritent pas d’être consignées. Rien de nouveau.

LE ROI. — Ils sont tous des étrangers. Je croyais qu’ils étaient ma famille. J’ai peur, je m’enfonce, je m’engloutis, je ne sais plus rien, je n’ai pas été. Je meurs.

MARGUERITE. — C’est cela la littérature.

LE MÉDECIN. — On en fait jusqu’au dernier moment. Tant qu’on est vivant, tout est prétexte à littérature.

MARIE. — Si cela pouvait le soulager.

LE GARDE, annonçant. — La littérature soulage un peu le Roi !

LE ROI. — Non, non. Je sais, rien ne me soulage. Elle me remplit, elle me vide. Ah, la, la, la, la, la, la, la. (Lamentations. Puis, sans déclamation, comme s’il gémissait doucement.) Vous tous, innombrables, qui êtes morts avant moi, aidez-moi. Dites-moi comment vous avez fait pour mourir, pour accepter. Apprenez-le-moi. Que votre exemple me console, que je m’appuie sur vous comme sur des béquilles, comme sur des bras fraternels. Aidez-moi à franchir la porte que vous avez franchie. Revenez de ce côté-ci un instant pour me secourir. Aidez-moi, vous, qui avez eu peur et n’avez pas voulu. Comment cela s’est-il passé ? Qui vous a soutenus ? Qui vous a entraînés, qui vous a poussés ? Avez-vous eu peur jusqu’à la fin ? Et vous, qui étiez forts et courageux, qui avez consenti à mourir avec indifférence et sérénité, apprenez-moi l’indifférence, apprenez-moi la sérénité, apprenez-moi la résignation.

Courte scène comique avec six personnages (Le Roi, Le Médecin, Le Soldat, Marguerite, Marie, Juliette) tirée de la pièce d’Eugène Ionesco Le Roi se meurt. N’oubliez pas qu’il est impossible de travailler une scène sans connaître l’oeuvre intégrale. Vous pouvez acheter le livre en ligne et le récupérer dans la librairie la plus proche via ce lien Place des Libraires : Le Roi se meurtEugène Ionesco

→ Voir aussi notre liste de textes et de scènes issus du théâtre, du cinéma et de la littérature (pour une audition, pour le travail ou pour le plaisir)

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Cette entrée a été publiée le 2 octobre 2019 par dans Cours de théâtre, Scènes (Dialogues), Théâtre, et est taguée , , , , , , , .
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