La Compagnie Affable

La Compagnie Affable partage les grands textes du théâtre, de la littérature, de la poésie et du cinéma.

« Métro » de Milène Tournier

Leonarda fashion week Natasha Polonyi.pngVoici un texte contemporain pour femme qui peut se tenter lors d’une audition

Souvent je m’amuse comme une connasse à imaginer ce que je dirais si j’étais clocharde, dans le métro, ma première fois, ma première fois, ma première manche… « Bonjour, j’ai la voix qui tremble un peu, le trac, puis j’aurais pas pensé qu’un jour à huit heures je serais là, à parler à voix haute dans le métro, où j’ai toujours fait attention à parler bas… Je pourrais vous piailler de ma life pendant des heures, je suis lancée, je pourrais continuer, mais faut bouffer… Alors, franchement, vous pourriez m’aider, s’il-vous-plaît, m’aider… Quelle connasse… Quelle grosse connasse ! Trac, mon cul ! Quand je file à des clodos dans le métro, je me demande toujours ce que mon voisin de siège pense de moi à ce moment-là, je m’érotise comme une connasse de bourge qui a la thune compatissante. Ou bien, si j’ai pas de thune, j’essaie de prendre en considération, de prendre en considération… la connasse de clodo qui tend sa connasse de main, et moi je suis assise sur mon connard de cul et je souris d’un pauvre connard de sourire navré en baragouinant un « désolé… » T’as dit quoi ? Désolé ? Mais désolé de quoi, putain ? Désolé de pas pouvoir compter tes pièces rouges, là, devant moi, alors que tu comptais vérifier que t’avais bien assez pour t’acheter une baguette à la sortie de la rame, désolé de t’acheter une baguette, désolé de t’acheter une viennoise, désolé de bouffer… ? Je te demande pas si tu es désolée, je te demande si oui ou si non, si oui ou si non, t’as du flouze dans ta poche, t’entends ? Si oui ou si non, ce flouze va passer de ta poche à la mienne, là ! Si je vais pouvoir moi aussi m’acheter une baguette ou un croissant, j’suis une clodo qu’aime bouffer des croissants, t’entends ! Peut-être même un connard de macaron bien fourré, bien rebondi, bien précieux, macaron pistache, t’as du flouze pour mon macaron pistache ? Connasse de moi ! Connasse des autres connards qui sont pas foutus de lever le nez de leur livre, qui le lèveraient pour mater n’importe quel chien, n’importe quel chiard, n’importe quel cul, et qui le lèvent pas pour une clodo qui pue, qui se parfume chez Sephora par-dessus ses fringues cartonnées à force de sueur, de pas être lavées, qui se lave à l’eau des robinets publics le visage et la chatte, qu’a les mains qui puent les pieds à force de se les masser le soir, qu’a les cheveux sales mais avec une barrette dedans qu’elle a trouvée par terre, une putain de barrette qui sert à rien, qui tient zéro cheveu, une connasse de clodo qu’aurait envie d’être coquette, mais qui se maquille gratuit avec les échantillons de chez Yves Rocher, qui se lave gratuit aux chiottes pleines de pisse, qui bouffe gratuit aux Restos du Coeur, qui s’habille gratuit dans les dépôts, qui fume gratuit des clopes taxées, ramassées, qui baise gratuit avec des gars qu’ont la bite au bout du rouleau, qui chiale gratuit tous les soirs de sa putain de vie… Et notre putain de méritocratie, mon cul ! Sois clodo, mais sois une bonne clodo ! Sois polie ! Moi aussi, comme une connasse, je donne à ceux que je trouve aimable… aimable, quel putain de mot ! Salaud ! Digne d’être aimé… C’est quoi le contraire d’aimable, alors ? Désaimable ? Infoutu d’être aimé, pas fichu d’attendrir, qui donne la gerbe, qui te donne envie de crever, là, sur place, tellement j’suis moche… ? Putain, j’aurais aimé être belle juste pour aimer un moche et avoir du mérite… Quelle connasse de moi qui donne du fric aux clodos aimables, qui s’en fout que sa mère soit la pire des connasses que la terre ait engendrée, mais qui demande aux clodos d’être aimables, polis… qui s’en fout que son employeur lui foute la main aux nichons, mais qui demande de sourire au moins… qu’en a rien à battre des guerres du monde, mais qui demande aux clodos de dire merci, d’être putain de reconnaissants… ! Quelle connasse de moi, qui est toujours gênée de filer du fric, qui y met des manières, qui est gênée parce que c’est elle qui donne, elle, la gagnante, elle, qui a les poches pleines… Quelle connasse de moi qui pense à son cul même quand son cul essaie de faire le charitable…

« Métro » de Milène TournierVoir notre liste de textes et de scènes issus du théâtre, du cinéma et de la littérature (pour une audition ou pour le plaisir)

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Cette entrée a été publiée le 13 avril 2017 par dans Audition / Casting, Théâtre, et est taguée , , , , , , .
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