La Compagnie Affable

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« Ça fait peur, non ? » : monologue de Jean-Michel Ribes

Jean-Michel RibesÇa fait peur, non ? Si, ça fait peur !… On vit dans le danger nuit et jour et personne ne le sait. Alors bien sûr les gens vous croisent et vous disent « Ah tiens bonjour, salut, comment vas- tu, alors en forme ? » Qu’est-ce que vous voulez que je leur réponde ?! Je leur dis « Oui ça va, ça va bien, très bien. » Seulement si je leur disais par exemple que mardi en allant au bureau, j’ai lu sur un petit carton accroché dans le hall : « La concierge est dans l’escalier »… Je jette un œil, elle n’y était pas ! Juré ! Ça fait peur, non ?! Si je leur disais, je les vois d’ici, ils me diraient « Mais enfin écoute, arrête, t’exagères, c’est dans ta tête. Tu lis trop ! » Non justement, je ne lis plus ! Voilà ! Plus un mot, une ligne, rien du tout ! La dernière fois que j’ai ouvert un livre, je m’en souviens très bien, c’était dans le train, je m’en allais à (il prononce très doucement) Shugar en Allemagne. Tiens, c’est comme ça aussi, pourquoi tout le monde dit « Stuttgart » ! alors que c’est si simple de dire « Shuuugaar ». Pourquoi ? Ça fait peur, non ? Je me rendais donc à Shugar par le train, je m’étais assis dans le sens inverse de la marche, non parce que je m’étais dit, si jamais ils recommencent leurs conneries comme en quarante, moi je suis tout de suite dans le bon sens pour revenir à Paris ! On ne sait jamais. Je me souviens donc, je lisais un livre léger, distrayant, un livre de Kafka. Un humoriste tchèque, un homme qui savait rire. J’en étais au bas de la page 73, je me rappelle très précisément de la phrase : « Monsieur Samsa n’avait qu’une envie : mourir. » Passionné je tourne la page, quand c’est drôle on dévore, et là, ma respiration s’arrête nette, je n’invente rien : il manquait une page ! La 74 ! Tiens rien que d’en parler, ça me serre là. La 74 disparue, comme ça sans explication, le trou béant en plein milieu d’un récit… Ça fait peur, non ? Alors que faire ? Le dire à la jeune fille qui était assise en face de moi ? Pauvre petite, à son âge elle se serait affolée. Appeler le contrôleur ? Sifflet ! Cris ! Signal d’alarme ! Vous imaginez la panique ! Deux cents personnes hagardes dans la campagne en train dechercher ma page 74 ! Non, je ne pouvais pas leur faire ça. Alors, j’ai serré les poings, j’ai continué à lire, souriant comme si de rien n’était. D’ailleurs même chez moi c’est dangereux ! C’est pour ça que je ne rentre jamais à la même heure ! Exprès pour dérouter tous les sadiques, les assassins et les malades qui vous attendent sur le palier. Tenez encore hier soir, je rentrais chez moi. iI était neuf heures seize très précisément, c’est une heure tranquille en général, eh bien vous me croirez si vous voulez, j’appuie sur le bouton de l’ascenseur : EN PANNE ! Vous savez, on a beau être habitué à côtoyer vingt-quatre heures sur vingt-quatre heures le danger, ça fout un coup ! Bon je prends du recul, je maîtrise l’émotion, je fais comme si de rien n’était, je gravis l’escalier : il grinçait ! Comme par hasard ! Que faire, redescendre ? Trop tard, j’étais déjà au troisième. Je prends sur moi… mes clefs, j’ouvre ma porte et là, en un éclair, j’ai une illumination : ne pas allumer ! Un pressentiment… une certitude… il est là ! Comment qui ? Mais l’assassin ! Celui qui me cherche, celui qui m’a volé ma page 74, celui qui a tué la concierge ! L’assassin m’attend chez moi, j’en suis sûr. « Y’a quelqu’un ? Y’a quelqu’un ? » Personne ne répond. Il s’est trahi, c’est qu’il est là. Deux « y’a quelqu’un » suivis d’un silence, ça ne trompe personne, surtout pas moi. Où aller ? Là-bas, au bout du couloir, la cuisine, un tiroir, une fourchette, quelque chose pour me défendre. L’espoir. J’avance à tâtons, la moquette crisse. Aïe ! Je me cogne dans une chaise, elle tombe. Le salaud, il a tout prévu, même les pièges ! Je continue. Plus que cinquante centimètres… vingt… dix… J’agrippe la poignée, sauvé ! J’ouvre la porte de la cuisine, aussitôt je me pétrifie : là devant moi, une lueur… la porte du frigo ! Pas ouverte, entrouverte et ça, ça fait vraiment peur. Il est là, j’en suis sûr, caché dans le frigo… Vous imaginez si je leur racontais tout ça ! Dans le bac à viande ! Le sang ça les attire, je l’entends respirer derrière les entrecôtes, je me concentre et hop ! Clap ! Fermé, désolé mon vieux ! Ce n’est pas encore pour cette fois. Maintenant, ils ne m’auront plus, je reste à la maison, calme, bien au chaud. Je préfère avoir peur chez moi plutôt qu’au restaurant ou dans la rue où vit cette foule de malades. Chez moi, il n’y a que moi un sadique dans le frigo… C’est maîtrisable. Seulement si je leur disais tout ça, ils me diraient « Mais enfin, écoute, t’es dingue, c’est dans ta tête, c’est des idées. » Ils ne se rendent pas compte, personne ne se rend compte ? Ça fait peur, non ?!

« Ça fait peur, non ?« , monologue de Jean-Michel Ribes, extrait de Monologues, bilogues, trilogues. Vous pouvez trouver le livre sur ce lien :

Monologues, bilogues, trilogues – Jean-Michel Ribes

Voir aussi notre liste de textes et de scènes issus du théâtre, du cinéma et de la littérature (pour une audition, pour le travail ou pour le plaisir)

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