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Chansons de Lucio Bukowski et Mani Deïz : Crash et Postillons !

Clip Collision Chansons Lucio Bukowski

Image du clip de « Collision »

Nous sommes comme des mannequins de crash-test avançant inexorablement vers la «collision» ! Voilà le message sans complaisance du nouvel album de Lucio Bukowski et Mani Deïz.

De quelle «collision» s’agit-il ? Comme d’hab’, le MC lyonnais évoque la mort qui nous attend, bien sûr («Quelques décennies et je rejoins mon trou»…) ; mais, plus que jamais, il ajoute à l’angoisse métaphysique le chaos (le K.O ?) des valeurs contemporaines. Il recrée l’immense confusion de l’époque par une avalanche de paronomases : «vitrail» et «vitriol», «pain» et «gain», «vin» et «grain»… On a souvent le sentiment qu’il est en écriture automatique, et le texte nous donne l’étrange impression que tout se mélange et que tout se vaut dans notre société «abâtardie par la paraffine».

« Tout me semble insignifiant » (« Collision »)

Et puisque « tout le monde ne parle que de soleil et de pluie [et que] Météo France n’est qu’un prophète de plus », le rappeur-libraire est obligé de s’inventer des « Dialogues » avec les fantômes de Dante, de Diogène ou de Frédéric Dard… Façon Castoriadis (ou Cassandre), il annonce que nous sommes entrés dans l’âge de «l’insignifiance». Et là encore, la forme dénonce le fond (ou plutôt l’absence de fond) : pixels et autotune accompagnent la chanson « Sale Putain », en guise de pied-de-nez aux vendus «en vogue» qui brouillent l’écoute…

Sale Putain clip Lucio Bukowski Chansons

Image du clip « Sale Putain »

Quant au titre « Monde libre », c’est évidemment une antiphrase, qui dénonce les illusions du libéralisme. Il n’y a plus d’engagement politique à gauche depuis que le Consensus de Washington s’est imposé comme une évidence démocratique : « Qui est mort pour que la France / Vote Macron et s’fasse taser l’arrière-train jusqu’à la panse ? » Fuite en avant droit vers le mur, que confirme Ol Zico : « À deux cent, j’attends l’airbag ; les problèmes arrivent plein axe ».

« Notre science serait là plus avancée, en quoi ?
Jésus connaît l’inutilité des produits en croix » (« Oppenheimer »)

La course technologique est aussi visée dans « Le feu des singes ». Lucio reprend le fameux adage « science sans conscience…» et rappelle que le mythe du Progrès se conclue par un châtiment : pour avoir volé le feu des Dieux, Prométhée fut enchaîné sur une montagne et condamné à se faire dévorer le foie. Et le titre « Oppenheimer » (ndlr : Robert Oppenheimer est « le père de la bombe atomique ») ne dit rien d’autre : comme les singes de 2001, l’Odyssée de l’espace, la technologie nous conduit au fratricide bestial et à la domination des machines…

« Pour moi, le choix est fait entre Edison et Tesla » (« Collision »)

Je vois là un clin d’oeil au film The Prestige de Christopher Nolan : Nikola Tesla y est présenté comme un personnage fantastique (joué à merveille par David Bowie), beaucoup plus proche du magicien que du simple inventeur ; tandis que Thomas Edison y est dépeint comme un scientifique cupide, envoyant des sbires pour tenter de voler les secrets de son rival. Profits instantanés contre plaisir de flouter l’esprit géométrique. Lucio est un «Yves Tanguy au microphone» (« Jour précieux »). À la vanité techno-capitaliste, il préfère l’irrationnel, la magie, le mythique, le sacré… et s’est construit une véritable «religion sonore» (« Collision ») !

David Bowie (Tesla) film The Prestige Christopher Nolan

David Bowie (Nikola Tesla) dans le film The Prestige de Christopher Nolan

«We want to be fooled», conclut la voix-off dans The Prestige. Et ça pourrait être un sample de l’album Chansons. Oui, nous voulons être trompés, nous voulons croire au sublime comme des enfants, nous voulons tromper nos penchants matérialistes, nous voulons vivre «des histoires d’amour, des échecs et des rires» (« Les corbillards ne payent pas de parcmètre »), nous voulons tromper la mort et le sentiment d’absurde. Voilà pourquoi «on laisse nos ceaux-mor» (« Collision ») derrière nous, pourquoi on s’évertue à cracher quelques «postillons» (« Eurêka »). Car l’art console notre petitesse, et permet  aux «âmes éthérées» d’évacuer un peu le zeitgeist qui nous envahit de l’extérieur, et le maelström qui nous secoue à l’intérieur.

Une fois encore, Lucio Bukowski invite à faire un « Pas de côté ». Album à écouter, et, surtout, à réécouter !

Lucio Bukowski x Mani Deïz, Chansons, Modulor, 2018.

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Cette entrée a été publiée le 25 mai 2018 par dans Poésie, Rap, et est taguée , , , , .

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