La Compagnie Affable

Textes & Scènes de Théâtre / Dialogues de Cinéma / Séries / Littérature / Philo / Poésie…

Zippo contre les Robots : Chronique d’un album néo-luddiste (7)

Ravage Morvan BD

Couverture de Ravage, BD de Morvan adaptée du roman de Barjavel.

7ème épisode de notre chronique-feuilleton de l’album Zippo contre les Robots (lire le 6ème épisode) !

9. Hémorragie

Les premières notes de synthé annoncent l’apocalypse («  C’est déjà trop tard… », « Pour moi, vous êtes tous déjà morts »), et Zippo déroule son scénario-catastrophe : « Bientôt la guerre civile… », « Des carcasses de gosses qui pourrissent en silence » … L’hémoglobine coule à flots, sans le second degré d’un Tarantino : « Le jour arrive où le sol sera rouge », « Tout le monde va chialer du sang / Ca coulera des fenêtres, ça fera des rubans / Écarlates sur les murs des torrents / Dans les rues autant d’hémorragies… » 

C’est à peu près le cataclysme imaginé par René Barjavel dans son roman d’anticipation Ravage, paru en… 1942 ! L’écrivain y décrit l’effondrement soudain d’une civilisation techno-capitaliste en l’an 2050, suite à un mystérieux changement des lois de la nature : le courant électrique disparaît, le métal des armes tombe en poussière, les voitures s’arrêtent, et les avions s’écrasent au sol… Bientôt, les mégacités sont dévorées par la faim, par la soif, et par de gigantesques incendies. Barjavel met d’ailleurs l’Apocalypse de Saint-Jean en exergue : « … et les villes des nations tombèrent, et Dieu se souvient de Babylone la grande, pour lui donner la coupe de vin de son ardente colère. (1) »

Désormais, le chaos règne dans la mégalopole parisienne (étendue grâce à la construction d’une Ville Radieuse, d’une Ville Rouge, d’une Ville Azur et d’une Ville d’Or), et chacun se met à lutter pour sa survie. Barjavel décrit des scènes d’une rare violence pour l’époque (on voit des « malheureux égorgés », « une femme couchée sur le sol, la tête fendue, et, jeté sur elle, le cadavre d’un garçonnet »…etc.). Et le jeune héros du bouquin, François Deschamps, justifie ainsi ces actes de barbarie : « Je sais que ce n’est pas drôle de tuer de gens sans défense, mais nous devons, avant tout, songer à notre propre sécurité. Nous vivons des circonstances exceptionnelles qui réclament des actes exceptionnels. Ceux qui sortiront de cet enfer seront peu nombreux. Si nous voulons en être, nous devons nous refuser à toute pitié. (2) »

Ravage Tome 2 couverture Morvan

Couverture du Tome 2 de la BD Ravage.

Même échappés de l’enfer des villes et des flammes qui ravagent tout sur leur passage, les survivants doivent encore se montrer impitoyables : « Des bandes de pillards venus des villes parcouraient les campagnes, tuaient les paysans et mangeaient sur place leurs provisions. […] Tout le monde devait s’entraîner au maniement de la fourche, du sabre et de la hache. (3) » La hache, ça vous rappelle quelqu’un… ?  

« Puis les flaques coaguleront, / Et le monde sera prêt pour mes bûcherons. »

Finalement, à force de réorganisation, et de défense commune contre les derniers zombies urbains, de petits villages arrivent à revivre en paix dans les campagnes, sous la houlette du sage François Deschamps. Happy end. On sent que Barjavel, qui a dédicacé l’ouvrage à « ses grands-parents paysans », et nommé son jeune premier, campagnard monté à la capitale pour faire des études de Chimie Agricole, « Deschamps », appelle de ses voeux une civilisation plus mesurée, redécouvrant ses racines profondes et les rythmes de Mère Nature… 

Et cette intuition se confirme quand, cent ans après la fin de l’ancien monde, le forgeron de la communauté débarque avec une effrayante machine roulante, et que le Patriarche (Deschamps, toujours vivant) s’écrie : « Le cataclysme qui faillit faire périr le monde est-il déjà si lointain qu’un homme de ton âge ait pu en oublier la leçon ? Ne sais-tu pas, ne vous l’ai-je pas appris à tous, que les hommes se perdirent justement parce qu’ils avaient voulu épargner leur peine ? Ils avaient fabriqué mille et mille et mille sortes de machines. Chacune d’elles remplaçait un de leurs gestes, un de leurs efforts. Elles travaillaient, marchaient, regardaient, écoutaient pour eux. Ils ne savaient plus se servir de leurs mains. Ils ne savaient plus faire effort, plus voir, plus entendre. Autour de leurs os, leur chair inutile avait fondu. Dans leurs cerveaux, toute la connaissance du monde se réduisait à la conduite de ces machines. Quand elles s’arrêtèrent, toutes à la fois, par la volonté du Ciel, les hommes se trouvèrent comme des huîtres arrachées à leurs coquilles. Il ne leur restait plus qu’à mourir… […] Je ne te laisserai pas t’engager de nouveau, et tes frères derrière toi, sur cette route de malheur. Cette machine sera détruite. (4) » Révolte néo-luddiste ! (On abordera les premières luttes anti-mécaniques dans le prochain épisode…)

Bien vivre sa fin du monde couverture La Décroissance juin juillet 2018En effet, René et Zippo désignent les mêmes coupables. Primo, les industriels qui inventent toutes ces machines, les « geysers de sang qui jaillissent des plateformes » pétrolières, « les vendeurs d’armes »… Deuxio, la paresse des consommateurs, trop contents d’éviter les efforts physiques et mentaux (« Nos cerveaux s’obstinent / A faire des économies de sérotonine »), et qui sombrent avec le sourire dans la techno-dépendance (« Comment veux-tu qu’ils voient leur laisse / Maintenant qu’elles sont en wireless ? », dit le rappeur dans « L’homme à la tête creuse »). Tertio, leur complaisance égoïste, qui n’est rien d’autre que de la complicité (« T’as vécu dans l’confort des toubabs » ; « Mais toi tu veux juste ton Nutella », « ton putain d’smartphone », « tes pompes Adidas »…), car on ne peut plus se laver les mains dès lors qu’on connaît les conséquences de ses actes (« Maintenant, regarde tes mains, mon frère / Si si, j’t’assure, qu’il y a du sang dessus / Même si tu sembles sûr du contraire »). Bien sûr, cela suppose d’avoir quelque « base morale »…

« Le tissu social se nécrose / On a diagnostiqué les mauvaises causes / Les empires empirent et puis explosent / Quand les vampires font des overdoses »

Le problème des romans d’anticipation est justement qu’ils nous transportent dans un futur hypothétique, et la croyance scientiste dans un progrès technologique infini est là pour centrer-réduire nos incertitudes et nos craintes. Elle nous conduit à un optimisme béat (« Et les gens s’félicitent / De pas être pessimistes »). Peu importe que tous les signaux soient au rouge vif, l’incendie épargne encore (apparemment) nos maisons climatisées, nos frigos bien garnis et nos pompes à essence. Comment alors se sentir concerné ? Comment se sentir coupable d’un crime dont on ne voit pas le cadavre à sa porte ? Comment faire son mea culpa quand le voisin roule en 4×4 ? Comment mesurer l’impact d’un simple clic dont les externalités négatives s’abattent sur des territoires lointains (« On est nés du bon côté d’la planète, pas d’bol / Pour les autres, on leur prépare un continent de plastoc ! ») ? Comment se désigner soi-même comme son propre ennemi (et, là-dessus, Zippo fait un clin d’oeil à Desproges qui disait : « L’ennemi est con, parce qu’il croit que c’est nous l’ennemi. Alors que c’est lui… »), comme l’ennemi du genre humain… ? 

 

On comprend la fatigue des Cassandre qui s’époumonent face aux autruches (« j’crois qu’j’ai lâché l’affaire, / j’suis assis dans un coin, j’vois s’préparer la guerre », lâche le Niçois)… Cependant, il serait grand temps d’ouvrir les yeux sur les ravages que nous infligeons à la planète, et donc à nous-mêmes, en embrassant un mode de vie complètement démesuré. Si nous vivons au-dessus de nos moyens, aux dépens d’autres humains, aux dépens de la biosphère, aux dépens de notre propre existence, c’est que nous avons développé un complexe de supériorité.

« The American way of life is not up for negotiations. Period. » (George W. Bush)

Seulement, personne n’est intouchable. Les Romains, par exemple, qui se considéraient comme des parangons de civilisation, favorisés par les Dieux, ont vu leur empire s’effondrer, et les barbares mettre le feu à la Cité Éternelle… Les privilèges de la noblesse française et de la bourgeoisie marchande n’ont pas tenu non plus face aux révoltes frumentaires qui précédèrent la Révolution : les châteaux ont brûlé, et les affameurs ont fini la tête au bout d’une fourche… De même, l’épuisement des ressources naturelles, la pollution massive et les conséquences climatiques de l’hyperactivité humaine nous conduisent inéluctablement à notre propre perte…

« Quand ils auront coupé le dernier arbre, pollué le dernier ruisseau, pêché le dernier poisson. Alors ils s’apercevront que l’argent ne se mange pas. » (Sitting Bull) (5)

→ Épisode 8

(1) Ravage, René Barjavel, folio, p. 77. (2) ibid, p. 201. (3) ibid, p. 287-289. (4) ibid, p. 309-310. (5) Sitting Bull (1831-1890) était un chef sioux, qui résista à l’invasion américaine.  Obligé de fuir au Canada, il participa au dégradant Wild West Show de Buffalo Bill pour survivre. Et quand il revint aux Etats-Unis, il fut condamné à la prison, avant de mourir assassiné dans une réserve…

Vous pouvez acheter le livre de Barjavel sur ce lien Amazon : Ravage – René Barjavel, ou   bien chez votre libraire. Paroles extraites de la chanson « Hémorragie ». ZippoZippo contre les robots, Strange Fruit, 2018. Vous pouvez acheter l’album sur ce lien (site de Zippo). Pour suivre les aventures de l’homme-briquet sur Facebook, c’est par ici.

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

Information

Cette entrée a été publiée le 4 août 2018 par dans Rap, et est taguée , , , , , .
%d blogueurs aiment cette page :