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Interview du futur avec le rappeur VII

Rappeur VII Sept

Derrière les showbusinessmen avalant la lumière à coups de sorties-minute, de posts narcissiques, de clashes infantiles, ou de patates aéroportuaires, il y a des rappeurs qui soignent leur imaginaire et leur écriture dans l’ombre… VII (« Sept ») est de ce monde-là. C’est un « rêveur d’univers », qui donne à voir autant qu’il donne à entendre. Depuis son premier album solo, Lettre Morte, sorti en 2007, jusqu’aux Matins sous la lune de 2017, il joue les peintres, à cheval entre les tableaux de Jérôme Bosch et les fresques futuristes de Philip K. Dick. Notre lyriciste construit ses récits néo-gothiques à l’aide d’une palette ample de mots précis, et cultive, comme son compère Fayçal, un style classique, préférant des métriques harmonieuses aux démonstrations techniques. Néanmoins, les paroles de ses chansons sont parfois nébuleuses comme un « ciel capricieux » (il dit lui-même : « Si tu veux déchiffrer mes textes faudra me connaître un peu mieux »), voilà pourquoi j’ai souhaité le rencontrer et lui poser quelques questions…

V. M. : Bonjour VII. Parlons d’abord du passé, si tu veux bien, d’où vient ce blaze en chiffres romains ?

VII : Je ne suis pas féru de numérologie, mais en regardant la signification du chiffre sept, voici ce que j’ai lu : « Le 7 est le chercheur de vérité. Il a une idée claire et convaincante de lui-même en tant qu’être spirituel. En conséquence, son objectif est consacré aux enquêtes dans l’inconnu, et à trouver des réponses aux mystères de la vie ». Ça définit assez bien l’idée que je me faisais de ce chiffre quand je l’ai choisi à l’époque. 

V. M. : J’ai souvent lu qu’on te considérait comme le créateur d’un style de rap « gore » en France… Est-ce que tu es d’accord avec cette étiquette ?

VII : Dès mon premier projet, j’ai introduit du gore dans mes albums. Par la suite, j’ai sorti de nombreux opus principalement dans ce style. Quand j’ai commencé, je me souviens d’une poignée d’artistes presque plus underground que moi qui était dans un registre pas vraiment gore, mais assez sombre et horrifique. Ce style que les gens appellent habituellement « horrorcore », mais que je préfère qualifier de gore, je m’y suis consacré pleinement de 2006 à 2014 donc pendant presque dix années. À un moment j’ai eu l’impression de tourner en rond et de me répéter alors j’ai modifié mon univers et je suis passé à quelque chose de plus « classique ». Des rappeurs en vue se sont mis à pondre par-ci par-là quelques textes passablement gore sans s’attarder sur ce créneau ; mais il y a des rappeurs inconnus du grand public qui continuent dans ce registre. Pour eux : faire du rap c’est faire de l’horrorcore ! Après tout, pourquoi pas, c’est une démarche anticommerciale plutôt respectable… mais oui, pour répondre à la question, je pense que j’ai été le premier à aborder ce style gore en France et j’en suis content.

 

V.M. : Est-ce qu’on pourrait dire que, dans la forme, tu as évolué vers un rap plus « à l’ancienne » ? 

VII : Oui, on pourrait dire ça. Ce n’est pas péjoratif. C’est un style plus classique bien sûr, mais qui demande tout autant de maîtrise et d’imagination… Mais mon style c’est avant tout de l’écriture, du travail sur les lyrics. C’est ma marque de fabrique. Alors forcément en comparaison de la mode trap actuelle ça paraît « à l’ancienne », mais je suis persuadé que quand tous ces opportunistes disparaîtront en même temps que leur « nouveau style », il restera les gens comme moi avec un style intemporel. De nos jours on se fait traiter de tout, même de « puriste » … En gros on nous reproche d’avoir gardé le cap. La trap et tous ces trucs à la mode n’ont pas tué le rap, mais franchement, ils lui ont fait beaucoup de mal selon moi. 

De nos jours on se fait traiter de tout, même de « puriste » …

V. M. : Je disais « dans la forme », parce que, si tu dénonces à tire-larigot les errements de notre époque, quand on analyse les références qui parsèment tes textes, le moins qu’on puisse dire, c’est que tu aimes la science-fiction… Tu peux nous dire ce qui t’inspire dans ce genre, et nous parler de tes influences majeures ?

VII : Je considère la SF comme le genre littéraire (avec peut-être le fantastique) le plus incroyablement inventif qui existe. Alors bien sûr, il y a de très mauvais romans, il y en a même beaucoup, mais l’anticipation est un style accessible et populaire, moins prétentieux que beaucoup d’autres genres. J’ai découvert Philip K. Dick étant ado, donc c’est un auteur qui m’a profondément influencé tout au long de ma vie. De plus, c’est un personnage qui me ressemble sous bien des aspects. Stanislas Lem est un auteur polonais qui a une plume incroyable, d’une intelligence prodigieuse, peu d’auteurs lui arrivent à la cheville je pense. Mais mes deux auteurs favoris sont Ursula Le Guin et Thomas Disch je crois, même si j’aime une flopée d’autres écrivains comme Ballard, Norman Spinrad, Ray Bradbury, Harlan Ellison…

V. M. : Quel(s) bouquin(s) de science-fiction – et/ou quel(s) film(s) – tu conseillerais à un jeune de 2018 ?

VII : Le Dieu venu du Centaure de Philip K. Dick, car c’est un livre totalement dingue et plutôt accessible. À chaque fois que je le relis, j’ai l’impression de m’être drogué. En cinéma, je conseillerais bien Stalker de Tarkovski (ndlr : référence également utilisée par notre ami Lucio Bukowski dans son album Requiem / Nativité, voir l’article)  qui reste le plus grand film de tous les temps de mon point de vue, mais un jeune de 2018 ne supporterait pas un film d’une telle mollesse, je crois. Non, plutôt Fahrenheit 451 de Truffaut, adapté du roman de Bradbury ; c’est de 1966, mais c’est encore terriblement d’actualité !

Fahrenheit 451 François Truffaut

Image du film Fahrenheit 451 de François Truffaut (1966).

V. M. : Qu’est-ce que tu entends par cette phrase : « Le futur n’est plus ce qu’il était ? » ?

VII : Je ne sais plus où j’avais vu cette phrase, mais j’aime ce genre de concept paradoxal comme « souvenir du futur » ou « mémoire de l’avenir ». Mon album est truffé de ce genre de contradictions.

V. M. : Venons en au futur proche… Est-ce que tu peux nous parler de ton prochain album, un album au titre mystérieux, « X »… ? D’abord, est-ce que ce symbole est une croix ? Un chromosome ? Est-ce que c’est un « x » ?  Est-ce que c’est un « 10 »… ? 

VII : Le X sert ici à symboliser l’inconnu mathématique, mais aussi à signifier qu’il s’agit de mon dixième album solo (à ce moment le X à la fonction de numéro 10 en chiffre romain). C’est un titre d’opus à la fois simple et ingénieux, l’idée ne vient pas de moi, mais de Âme, notre graphiste. C’est d’ailleurs la première fois que je ne trouve pas moi-même le titre d’un de mes albums. 

V. M. : Qu’est-ce que c’est que ce « Cycle de l’Anti-monde », que tu annonces pour tes prochaines créations ? Est-ce qu’il s’agit d’une sorte de « dokos » (1) à la Philip K. Dick ? 

VII : Non, pas tout à fait. Philip K. Dick a été obnubilé sa vie durant par l’idée que nous vivons dans un monde factice, une imitation du monde réel. Cette idée a été si présente en lui qu’il a quelque peu perdu le sens des réalités. Personnellement, j’entends par « Anti-monde » une sorte d’espace secondaire, d’univers de l’ombre, un territoire tellement underground que personne n’y prêterait attention. Bien sûr ce terme fait écho à mes choix de carrière. Y’a pas longtemps, j’ai vu un mec dire que j’étais inclassable car j’avais une très haute opinion de la « notion d’honneur », que si on me proposait des millions je les refuserais et continuerais à poursuivre mon petit chemin dans mon petit label indé… ça m’a fait marrer, j’espère juste qu’il a raison ! (ndlr : on vous laisse juger avec le clip de « Mise à jour », second extrait de l’album X.)

V. M. : Tu es également en train d’écrire un roman d’anticipation. Tu veux bien nous donner un aperçu du monde dans lequel tu places ton histoire ? 

VII : Ce n’est pas simple, je n’ai pas envie de trop en dire à ce sujet. La principale question que pose ce roman c’est : un simple être humain est-il capable de tout comprendre ? Je ne peux pas en dire plus pour le moment. C’est un roman vraiment sombre, on n’est jamais très loin de la SF horrifique. J’ai travaillé dur sur ce livre et j’espère que les gens y trouveront de l’intérêt. Je pense que d’autres suivront. Ça fait une éternité que l’idée de devenir écrivain en parallèle de la musique me trottait dans la tête. Il était temps de se lancer !

V. M. : Pour conclure, juste un mot en ce qui concerne le futur ? 

VII : Il y a un proverbe basque qui dit : « L’avenir est perclus de la moitié de ses membres. » Je souhaite bon courage à l’une des deux moitiés ! 

(1) Philip K. Dick explique le concept de dokos ainsi : « Mon idée maîtresse est que le monde entier dans lequel nous vivons est dokos (mot grec concernant de fausses pièces de monnaie si bien imitées qu’elles étaient autorisées à circuler), une imitation très habile, très complexe et très sophistiquée. Mais derrière ce monde contrefait qui nous entoure se cache le monde réel, et la grande quête de l’homme consiste à crever cette contrefaçon étonnamment parfaite pour accéder au monde véritable qu’elle dissimule. »

Merci à VII pour cette interview. Vous pouvez anticiper son futur en le suivant sur sa page Facebook. Ne ratez pas notamment la sortie de l’album X le 2 octobre ! Notez également que son premier roman, Les Fleurs de Lazare, est disponible sur la boutique du Label Rap And Revenge : http://rapandrevenge.com/boutique/fr/livres/21-livre-les-fleurs-de-lazare.html

 

Un commentaire sur “Interview du futur avec le rappeur VII

  1. Salzer Baptiste
    5 septembre 2018

    Top, j’ai du me faire toutes ces interviews mais j’avais jamais chopé quelques une des références lâchées ici.

    J'aime

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Cette entrée a été publiée le 3 septembre 2018 par dans Interviews, Rap, et est taguée , , , , .

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