La Compagnie Affable

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Requiem / Nativité de Lucio Bukowski et Oster Lapwass : album néo-platonicien

Pochette album Requiem : Nativité Lucio Bukowski Oster Lapwass Yoann Merienne

Ouverture mystique comme un récit des origines ! On croirait qu’Oster et Lucio ont composé leur « Requiem » pour illustrer en musique la théorie des Correspondances ! On se situe quelque part entre Baudelaire, Rousseau, et Kubrick ; les piaillements de la canopée, l’atmosphère de temple oriental et les sonorités spatiales se mêlent « comme de longs échos qui de loin se confondent dans une ténébreuse et profonde unité ». La pochette de l’album (réalisée par Yoann Merienne, qui avait déjà signé celle d’Oderunt Poetas) nous transporte d’emblée dans ce voyage mythologique ; non, ce n’est pas « Booba le météore », ni Abraham Poincheval enfermé dans son roc au Palais de Tokyo… c’est de la poussière d’étoiles agrégée, c’est l’Homme qui descend directement du Ciel !

Stalker Requiem : Nativité Lucio Bukowski Oster Lapwass Yoann Merienne

Le MC lyonnais cherche encore et toujours un peu de clarté à la lueur des Idées, « observant le ciel, philosophe à l’antique ». Il fuit les commandements irréfléchis d’une époque hanounesque (« Touche pas leur poste, c’est leur tour de Babel », « Tous bien intégrés, comme Hanouna et Voltaire »), qui condamne la contemplation réflexive et l’autonomie de la pensée. Certes la critique du trublion du PAF est devenue un sport national, néanmoins elle est symptomatique d’une tendance de fond déjà décriée par Philippe Muray. « La vie est une fête ! » est une injonction suprême que l’Homo Festivus Festivus adresse aux spécimens récalcitrants de l’ancienne espèce. Comme Socrate, l’esprit de sérieux est prié de disparaître…

« L’évolution avale un peu d’cigüe » (Les Limbes)

N’y voyez pas là une posture snob ou réactionnaire, Lucio est un disciple de Jacques Rancière, et sa poésie est engagée. Quand on entend : « Ne fais pas d’l’art mais un foot à la tess’ », ce n’est pas un mépris d’aspirant-grand-bourgeois préférant inscrire son fils au piano, mais plutôt l’écho d’un refrain de Vîrus : « J’ai entendu dire qu’il fallait pas décourager / Ceux qui croient ou chantent l’impossible / Mais le soulèvement n’aura pas lieu / Ce soir, y a un match de Champion’s League. ». Constat amer partagé par les deux rappeurs : la fête et les jeux sont un nouvel opium en perfusion, plongeant le doute et son corollaire, la liberté, dans les « Limbes »… Le flou dans lequel on baigne aujourd’hui est tout sauf artistique, c’est un coma narcotique façon soma dans le meilleur des mondes, et l’on voudrait hurler dans un instant de lucidité : « Virez ce cathéter ! »

L’odyssée mythologique continue dans un clin d’oeil au « Sphinx » de Thèbes posant cette énigme à Lucio-Oedipe : « Quel animal a quatre pattes le matin, deux pattes l’après-midi et trois pattes le soir… ? » Évidemment, c’est de l’Homme qu’il s’agit, de sa finitude misérable, et de l’infinie beauté de l’univers qu’il porte en lui. Là, on comprend le sens du visuel de l’album, miracle en chair et en âme de la combinaison des atomes, même « l’insecte écrasé est une étoile éteinte. » Le poète de l’Animalerie désépaissit sa métaphysique néo-platonicienne. La conscience de notre existence limitée dans l’espace-temps ne conduit pas nécessairement au suicide sensible, dans la jouissance instantanée et l’abêtissement collectif, car nous portons en nous l’intuition consolatrice de l’Eternel et du Beau.

« Mépriser l’horloge ne l’empêche pas de propager le marbre »

Encore faut-il arriver à s’isoler sur un « Archipel ». Et la méditation transcendantale demande un peu de courage et de discipline. C’est « seul dans une pièce, à poil sur fond de musique tzigane », concentré sur le rythme de sa propre respiration, que peu à peu « le vent ramène dans nos poumons des bouts d’ancêtres ». Incursion chamanique dans la jungle de soi et le cosmos. On part en Amazonie sous ayahuasca. N’ayons pas peur d’y rencontrer nos démons, car le « spectre dans la veste » pique aussi fort que la fourmi « balle-de-fusil » (baptisée « Paraponera » en latin).

De toute manière, l’oubli collectif est une illusion dans les « Déserts » modernes. On croit tromper sa solitude et son ennui, et n’être « jamais seul tant qu’le Wi-Fi tourne », mais en vérité, nous sommes des « barricades à l’autre », et nous restons « seul(s) dans la nuit, seul(s) au milieu des gens »… Raison de plus pour s’abîmer dans une sagesse monacale. Comme l’annonce Fayçal dans le troisième couplet :

« J’irai dans un désir avide de vie, d’intensité / M’asseoir devant le vide, saisir l’immensité. »

Bien sûr, une fois la prime jeunesse évaporée, et le témoin passé au fiston (« Derrière chaque nativité, la date d’expiration s’amorce »), la tentation est grande de sombrer dans la nostalgie, de faire de chaque souvenir d’enfance un « Reliquaire ». Mais, pour Lucio, la véritable catharsis, le vrai dépassement de notre condition malheureuse, s’obtient en grattant des textes, en composant de la musique (« Sans mon art, j’aurais déjà retapissé les murs »). Cette fois, le message est en forme de « Donuts » ; c’est un hommage plus rond, en mémoire de J Dilla, dont les trente-deux bougies furent soufflées par une maladie rare.

Suit une « Nativité » dont le titre résonne à la manière d’un manifeste : la création est un accouchement douloureux et vital à la fois, « ténèbres et lumière » s’engendrent mutuellement (« Si j’excelle dans la noirceur, ce n’est que pour m’en délivrer », ), le positif n’existe que par le négatif, comme l’Eros du Banquet est le fruit de Poros et Pénia, du savoir et de l’ignorance, de la richesse et de l’indigence. A l’image de la maïeutique platonicienne, l’art et la liberté demandent de reconnaître notre part d’ombre, de laisser entrer le « chaos en soi pour accoucher d’une étoile qui danse. » C’est cela le sens du nihilisme nietzschéen. Aucun rapport avec les pulsions auto-destructrices des fuyards adulescents (« La victoire sur soi est plus complexe que la poudre ») ; et rien à voir non plus avec la systématique dérision de notre société de divertissement…

« Les mythes fraudent aux portillons, ils sont un vague espoir / Mille fois préférable à leur nihilisme de pauvres bougres »

Tel un « Stalker », Lucio Tarkovski nous pousse à questionner les normes, les modes, les codes, les « miracles antalgiques » et les mirages matérialistes… La « Zone » dans laquelle il nous fait serpenter est celle de notre confort physique et mental. Le flow de son poème-fleuve y est d’une « platitude » volontaire, « les seuls effets spéciaux sont des figures de style », car le rappeur rhodanien a bien l’intention de jouer les emmerdeurs, et d’être d’un « ennui » mortel, au sens pascalien du terme.

Andrei Tarkovski Stalker film

Image du film Stalker d’Andrei Tarkovski (1979)

Le poète est un empêcheur de tourner en rond. S’il brandit sa lanterne en plein jour, c’est que nous ressemblons de plus en plus à « des foules aveugles dans un colimaçon ». Menaçant l’ordre établi (« Les temps changent, et chacun d’eux produira son engeance / Les gosses grandissent et, un matin, ils pendront des ministres ») comme Socrate, il renvoie les votants à la première République, celle de Platon : réveillons « nos sens sculptés dans la glaise du confort et de la graisse », avant de devenir esclaves « dans des cavernes de béton graffité ».

Requiem / Nativité, Lucio Bukowski & Oster Lapwass (Feat. Eddy Woogy, Arm et Fayçal), Modulor, 2017. Vous pouvez trouver l’album à la vente (CD, vinyle, mp3 ou streaming) sur ce lien

 

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Cette entrée a été publiée le 27 novembre 2017 par dans Poésie, Rap, et est taguée , , , , , , , , , , , , , .
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