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Bel-Ami de Maupassant : un roman d’actualité ! – La colonisation (1)

La soumission d'Abd-el-Kader Image d'Epinal

Image d’Epinal illustrant la soumission d’Abd-el-Kader (1847)

Bel-Ami est l’histoire de Georges Duroy, un beau jeune homme ambitieux et sans le sou, qui, à force de séduction et de calculs amoraux, fait une ascension sociale spectaculaire  dans le Paris de la Belle Époque. Mais derrière les atours romanesques, Guy de Maupassant nous livre également une précieuse chronique de son temps !

Tout comme son contemporain Zola, Maupassant est écrivain-journaliste, et les mouvements qui parcourent la France ne lui échappent guère. La IIIème République, née dans la douleur, voit l’arrivée d’opportunistes politiques, qui profitent de la colonisation et du racisme institutionnalisé. La bourgeoisie d’affaires est aux manettes ; elle verse dans le trafic d’influences, la spéculation boursière, le délit d’initié, et les frivolités mondaines d’une aristocratie déchue. Grâce à la loi sur la liberté de la presse de juillet 1881, elle s’offre des journaux pour manipuler l’opinion publique… Bref, notre Guy  national esquisse en filigrane des questions de l’actualité d’alors qui nous concernent encore aujourd’hui.

1. Les crimes de la colonisation 

L’aventure démarre dans la chaleur estivale de la Ville-Lumière, au début des années 1880. Georges Duroy, qui vient de débarquer d’Algérie, est simple employé des Chemins de Fer du Nord. L’ancien sous-off n’a pas même de quoi se payer un rafraîchissement, et, devant les bourgeois qui se désaltèrent en terrasse, il repense à sa vie de rapineur en pays conquis : 

« Et il se rappelait ses deux années d’Afrique, la façon dont il rançonnait les Arabes dans les petits postes du Sud. Et un sourire cruel et gai passa sur ses lèvres au souvenir d’une escapade qui avait coûté la vie à trois hommes de la tribu des Ouled-Alane et qui leur avait valu, à ses camarades et à lui, vingt poules, deux moutons et de l’or, et de quoi rire pendant six mois. On n’avait jamais trouvé les coupables, qu’on n’avait guère cherché d’ailleurs, l’Arabe étant un peu considéré comme la proie naturelle du soldat. » (1)

Voilà l’état d’esprit qui domine dans une grande partie de l’opinion publique à cette époque… Comme en témoigne Maupassant dans le quotidien Le Gaulois, les « phraseurs avocats » de la colonisation diffusent à l’envi leur point de vue « étroit, patriotique si l’on veut, mais odieusement inhumain » (2). Et le reporter sait de quoi il parle, puisqu’il a parcouru l’Algérie pour se faire sa propre opinion :

« C’est une opinion répandue et indiscutée aujourd’hui que l’Arabe (et par Arabe, le Parisien entend toutes les races africaines), que l’Arabe, dis-je, est rebelle à toute civilisation, à toute soumission. […] Les soldats, qui ont besoin d’avancement, autant que nous avons besoin de calme, ont répandu et fait accepter par tout le monde cette doctrine que l’Arabe demande à être massacré ; et on le massacre à toute occasion. Quand on manque d’occasion, on le bat comme plâtre, on le pille, on le ruine, et on le force à mourir de faim. L’Arabe demande à vivre, et il ne se révolte guère qu’à la dernière extrémité. » (3)

De fait, pendant la conquête d’Algérie, qui dure de 1830 à 1871, la France laisse libre cours à sa volonté de puissance. Et c’est sa puissance de feu qu’elle exerce sur les Arabes insoumis et les populations autochtones. À chaque campagne, l’armée d’Afrique pille et brûle tout sur son passage, faisant là des dizaines de milliers de victimes civiles. « Qui veut la fin veut les moyens », écrit ainsi l’officier Lucien de Montagnac, « toutes les populations qui n’acceptent pas nos conditions doivent être rasées, tout doit être pris, saccagé, sans distinction d’âge ni de sexe ; l’herbe ne doit plus pousser où l’armée française a mis le pied. » (4) On avoue d’autres crimes de guerre éclatants de sauvagerie : « Il est vrai que nous rapportons un plein barils d’oreilles récoltées, paire à paire, sur les prisonniers, amis ou ennemis. » (5). Et, même quand l’ennemi se montre clément, l’état-major continue à se croire moralement supérieur :

« Abd-el-Kader nous a renvoyé sans condition, sans échange, tous nos prisonniers. Il leur a dit : Je n’ai plus de quoi vous nourrir, je ne veux pas vous tuer, je vous renvoie. Le trait est beau pour un barbare. » (6)

Malheureusement, ce violent complexe de supériorité survit au Second Empire (1852-1870). Chez les Républicains, les discours hypocrites sur les bienfaits de la civilisation font toujours florès. Ceux-ci embrassent une idéologie raciste (Jules Ferry le premier) qui vient justifier les crimes du passé et les exploitations à venir. Et, pour éviter les procès en barbarie, le gouvernement adjoint à la brutalité des soudards un système d’expropriation légale  : 

« Un particulier quelconque, quittant la France, va demander au bureau chargé de la répartition des terrains une concession en Algérie. On lui présente un chapeau, avec des papiers dedans, et il tire un numéro correspondant à un lot de terres. Ce lot, désormais, lui appartient. Il part. Il trouve là-bas, dans un village indigène, toute une famille installée sur la concession qu’on lui a désignée. Cette famille a défriché, mis en rapport ce bien sur lequel elle a toujours vécu. Elle ne possède rien d’autre. Il l’expulse. Elle part résignée, puisque c’est la loi française. Et ces gens, sans ressources désormais, gagnent le désert, et deviennent des révoltés. » (7)

Voici comment l’impérialisme sauvage, le racisme institutionnalisé et le droit latin autorisent l’administration française à s’emparer des terres fertiles de l’Algérie. Et ce, au bénéfice de ses pionniers, mais surtout, de ses propres profits. Le chroniqueur du Gaulois nous le révèle encore : l’État paie quarante francs à l’indigène expulsé la concession revendue huit-cents francs minimum au colon…

Quel rapport avec Bel-Ami, me direz-vous ? Hé bien, c’est justement cet esprit de conquête sans scrupule, cet appât du gain rapide procuré par le vol, que l’on retrouve chez le personnage de Maupassant. Georges Duroy est un enfant de la colonisation. Après avoir joué au petit soldat sur un territoire transformé en self-service, où l’on considère l’autre comme une proie, il n’aspire plus qu’à ravir le monde, quels qu’en soient les moyens. Et toute sa mentalité corrompue tient dans cette réplique :

« Bah ! Les hommes forts arrivent toujours, soit par un moyen, soit par un autre. » (8)

C’est à peu près ce qu’écrit Aimé Césaire dans son « Discours sur la colonialisme » en 1950 : « qu’est-ce en son principe que la colonisation ? […] ni évangélisation, ni entreprise philanthropique, ni volonté de reculer les frontières de l’ignorance, de la maladie, de la tyrannie, ni élargissement de Dieu, ni extension du Droit, […] le geste décisif est ici de l’aventurier et du pirate, de l’épicier en grand et de l’armateur, du chercheur d’or et du marchand, de l’appétit et de la force ».

À suivre…

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(1) (8) Guy de Maupassant, Bel-Ami, 1885. (2) Guy de Maupassant, « Alger à vol d’oiseau », article paru dans le journal Le Gaulois, le 17 juillet 1881 (voir l’édition originale sur Gallica). (3) (7) Guy de Maupassant, « Lettres d’Afrique », article paru dans le journal Le Gaulois, le 20 juillet 1881 (voir l’édition originale sur Gallica). (4) Lettres d’un soldat : neuf années de campagne en Afrique, correspondance du Colonel de Montagnac (lire sur Gallica)  (5) Chasse à l’homme : guerres d’Algérie, Comte d’Hérisson (lire sur Gallica). (6) Lettres du maréchal de Saint-Arnaud, 1832-1854, lettre du 12 mai 1842 (lire sur Gallica). 

 

Un commentaire sur “Bel-Ami de Maupassant : un roman d’actualité ! – La colonisation (1)

  1. ibonoco
    17 janvier 2019

    Un roman intemporel

    J'aime

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Cette entrée a été publiée le 17 janvier 2019 par dans Littérature, Ressources Scolaires, et est taguée , , , , , .
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