La Compagnie Affable

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Les Misérables : Fantine supplie Javert

Anna Hathaway Fantine Les Miserables

Anna Hathaway (Fantine) dans Les Misérables

Après s’être défendue contre un homme qui la persécutait, Fantine est arrêtée par Javert, puis traînée au bureau de police, où l’inspecteur la condamne à six mois de prison, sans autre forme de procès. La malheureuse tombe à genoux et pousse une supplique déchirante. En vain. (Vous pourrez transformer facilement le texte original en tirade ou en monologue.)

Une prostituée avait attenté à un bourgeois. Il avait vu cela, lui Javert. Il écrivait en silence.

Quand il eut fini, il signa, plia le papier et dit au sergent du poste, en le lui remettant :

— Prenez trois hommes, et menez cette fille au bloc.

Puis se tournant vers la Fantine :

— Tu en as pour six mois.

La malheureuse tressaillit.

— Six mois ! six mois de prison ! Six mois à gagner sept sous par jour ! Mais que deviendra Cosette ? ma fille ! ma fille ! Mais je dois encore plus de cent francs aux Thénardier, monsieur l’inspecteur, savez-vous cela ?

Elle se traîna sur la dalle mouillée par les bottes boueuses de tous ces hommes, sans se lever, joignant les mains, faisant de grands pas avec ses genoux.

Monsieur Javert, dit-elle, je vous demande grâce. Je vous assure que je n’ai pas eu tort. Si vous aviez vu le commencement, vous auriez vu ! je vous jure le bon Dieu que je n’ai pas eu tort. C’est ce monsieur le bourgeois que je ne connais pas qui m’a mis de la neige dans le dos. Est-ce qu’on a le droit de nous mettre de la neige dans le dos quand nous passons comme cela tranquillement sans faire de mal à personne ? Cela m’a saisie.

Je suis un peu malade, voyez-vous ! Et puis il y avait déjà un peu de temps qu’il me disait des raisons. Tu es laide ! tu n’as pas de dents ! Je le sais bien que je n’ai plus mes dents. Je ne faisais rien, moi ; je disais : c’est un monsieur qui s’amuse. J’étais honnête avec lui, je ne lui parlais pas. C’est à cet instant-là qu’il m’a mis de la neige. Monsieur Javert, mon bon monsieur l’inspecteur ! est-ce qu’il n’y a personne là qui ait vu pour vous dire que c’est bien vrai ? J’ai peut-être eu tort de me fâcher. Vous savez, dans le premier moment, on n’est pas maître. On a des vivacités. Et puis, quelque chose de si froid qu’on vous met dans le dos à l’heure que vous ne vous y attendez pas ! J’ai eu tort d’abîmer le chapeau de ce monsieur. Pourquoi s’est-il en allé ? Je lui demanderais pardon. Oh ! mon Dieu, cela me serait bien égal de lui demander pardon. Faites-moi grâce pour aujourd’hui cette fois, monsieur Javert. Tenez, vous ne savez pas ça, dans les prisons on ne gagne que sept sous, ce n’est pas la faute du gouvernement, mais on gagne sept sous, et figurez-vous que j’ai cent francs à payer, ou autrement on me renverra ma petite. Ô mon Dieu ! je ne peux pas l’avoir avec moi. C’est si vilain ce que je fais ! Ô ma Cosette, ô mon petit ange de la bonne sainte Vierge, qu’est-ce qu’elle deviendra, pauvre loup ! Je vais vous dire, c’est les Thénardier, des aubergistes, des paysans, ça n’a pas de raisonnement. Il leur faut de l’argent. Ne me mettez pas en prison ! Voyez-vous, c’est une petite qu’on mettrait à même sur la grande route, va comme tu pourras, en plein cœur d’hiver, il faut avoir pitié de cette chose-là, mon bon monsieur Javert. Si c’était plus grand, ça gagnerait sa vie, mais ça ne peut pas, à ces âges-là.

Je ne suis pas une mauvaise femme au fond. Ce n’est pas la lâcheté et la gourmandise qui ont fait de moi ça. J’ai bu de l’eau-de-vie, c’est par misère. Je ne l’aime pas, mais cela étourdit. Quand j’étais plus heureuse, on n’aurait eu qu’à regarder dans mes armoires, on aurait bien vu que je n’étais pas une femme coquette qui a du désordre. J’avais du linge, beaucoup de linge. Ayez pitié de moi, monsieur Javert !

Elle parlait ainsi, brisée en deux, secouée par les sanglots, aveuglée par les larmes, la gorge nue, se tordant les mains, toussant d’une toux sèche et courte, balbutiant tout doucement avec la voix de l’agonie. La grande douleur est un rayon divin et terrible qui transfigure les misérables. À ce moment-là, la Fantine était redevenue belle. À de certains instants, elle s’arrêtait et baisait tendrement le bas de la redingote du mouchard. Elle eût attendri un cœur de granit, mais on n’attendrit pas un cœur de bois.

— Allons ! dit Javert, je t’ai écoutée. As-tu bien tout dit ? Marche à présent ! Tu as tes six mois ; le Père éternel en personne n’y pourrait plus rien.

À cette solennelle parole, Le Père éternel en personne n’y pourrait plus rien, elle comprit que l’arrêt était prononcé. Elle s’affaissa sur elle-même en murmurant :

— Grâce !

Javert tourna le dos.

Les soldats la saisirent par les bras.

Victor Hugo, Les Misérables, Tome I, Livre V, Chapitre XIII. N’oubliez pas qu’il est impossible de travailler une scène sans connaître l’oeuvre intégrale. Vous pouvez acheter le livre en ligne et le récupérer dans la librairie la plus proche via ce lien Place des Libraires : Les Misérables — Victor Hugo

→ Voir aussi notre liste de textes et de scènes issus du théâtre, du cinéma et de la littérature (pour une audition, pour le travail ou pour le plaisir)

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Cette entrée a été publiée le 4 novembre 2019 par dans Cours de théâtre, Littérature, Monologue, Théâtre, et est taguée , , , , , .
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