La Compagnie Affable

Textes & Scènes de Théâtre / Dialogues de Cinéma / Séries / Littérature / Philo / Poésie…

Les Rois maudits de Maurice Druon : la Reine Isabelle et Lord Mortimer déclarent leur amour

Geneviève Casile Claude Giraud Les Rois Maudits

Geneviève Casile (Isabelle) et Claude Giraud (Mortimer) en 1972.

Extrait brûlant de la saga royale de Maurice Druon. Isabelle, fille de Philippe Le Bel, est Reine d’Angleterre. Son mari, Edouard II, l’humilie depuis de nombreuses années. Il lui préfère ses favoris, les Despenser, qui s’enrichissent sur le dos du royaume, même aux dépens de la souveraine, et ont poussé la chevalerie anglaise à la révolte. Aussi Isabelle profite-t-elle d’une mission de diplomatie, pour se réfugier à la cour de France, auprès de son frère Charles de Valois, où elle rencontre le noble et beau Roger Mortimer, adversaire politique d’Edouard et des Despenser, qui s’est échappé, en partie grâce à elle, de la Tour de Londres. Les deux exilés se déclarent leur amour, qu’ils scellent avec une croix de sang. (Le passage du roman est arrangé en scène de théâtre.)

« Ils n’avaient pas conscience du temps écoulé. Le vin de liqueur, parfumé de romarin, de rose et de grenade, était plus qu’à demi épuisé dans la cruche de cristal ; les braises s’écoulaient dans le foyer…

MORTIMER. — Vous ne pouvez point, Madame, retourner en Angleterre avant que les Despenser aient été chassés. Vous ne le pouvez ni ne le devez.

ISABELLE. — Leur but était clair, en ces derniers mois, à me si cruellement tourmenter. Ils attendaient que je commisse quelques folle entreprise de révolte, afin de me clore en quelque couvent ou quelque château lointain comme on a fait de votre épouse.

MORTIMER. — Pauvre amie Jeanne. Elle a bien fort pâti pour moi.

ISABELLE. — Je lui dois d’avoir appris l’homme que vous étiez. Souventes nuits, je la laissais dormir à mes côtés, tant je craignais qu’on ne m’assassinât. Et elle me parlait de vous, toujours de vous… Ainsi ai-je su les préparatifs de votre évasion, et j’ai pu y contribuer. Je vous connais mieux que vous ne pensez, Lord Mortimer. (Il y eut un moment comme d’attente de part et d’autre, et un peu de gêne aussi.) Sans cette guerre d’Aquitaine, sans les lettres du pape, sans cette mission auprès de mon frère, je suis certaine qu’il me serait arrivé grand malheur.

MORTIMER. — Je savais, Madame, que c’était le seul moyen. Je n’avais quère plaisir, croyez-le, à cette guerre entreprise contre le royaume. Si j’ai accepté d’en partager la conduite et d’y faire figure de traître… car se rebeller pour défendre son droit est une chose, mais passer à l’armée adverse en est une autre… c’est que je savais qu’il n’était d’autre façon d’espérer vous délivrer, sinon en affaiblissant le roi Edouard. Et votre venue en France, Madame, est aussi mon idée ; j’y ai oeuvré sans relâche jusqu’à ce que vous soyez là. »

Les paupières d’Isabelle se fermèrent à demi. Sa main redressa machinalement l’une des tresses blondes qui encadrent son visage comme des anses d’amphore.

ISABELLE. — Quelle est cette blessure à la lèvre que je ne vous connaissais pas ?

MORTIMER. — Un présent de votre époux, Madame, un coup de fléau qui me fut asséné par les gens de son parti lorsqu’ils me renversèrent dans mon armure, à Shrewsbury, où je fus malheureux. Et malheureux, Madame, moins pour moi-même, moins de la mort risquée et de la prison endurée, que d’avoir échoué à vous porter la tête des Despenser, à l’issue d’un combat livré pour vous.

Ce n’était pas la vérité totale ; la sauvegarde de ses domaines et de ses prérogatives avait pesé au moins aussi lourd, que le service de la reine. Mais en ce moment, il était sincèrement persuadé d’avoir agi pour la défendre. Et Isabelle y croyait aussi.

ISABELLE. — Vous rappelez-vous, ami Mortimer… vous rappelez-vous le lai du chevalier de Graëlent ? (Il fronça ses sourcils épais.) C’est dans un livre de Marie de France, que l’on m’a volé, comme tout le reste. Ce Graëlent était chevalier si fort, si bellement royal, et son renom était si grand, que la reine de ce temps s’éprit de lui sans le connaître ; et l’ayant fait mander, elle lui dit pour premières paroles, lorsqu’il apparut devant elle : « Ami Graëlent, je n’ai jamais aimé mon époux ; mais je vous aime autant qu’on peut aimer et suis à vous. » (Elle attendait, anxieuse et troublée, confuse et ardente, la réponse de ce nouveau Graëlent.)

MORTIMER. — Avez-vous jamais aimé le roi Edouard ?

ISABELLE. — J’ai cru l’aimer. Je m’y suis efforcée avec des sentiments appris ; et puis j’ai vite reconnu l’homme auquel on m’avait unie ! A présent je le hais, et d’une si forte haine qu’elle ne peut s’éteindre qu’avec moi… ou avec lui. Savez-vous que pendant de longues années j’ai cru que les éloignements d’Edouard envers moi venaient d’une faute de ma nature ? Savez-vous, s’il faut tout vous avouer… d’ailleurs votre épouse le sait bien… que les dernières fois qu’il se força de fréquenter ma couche, quand fut conçue notre dernière fille, il exigea que Hugh le Jeune l’accompagnât jusqu’à mon lit ; et il se mignotait et il se caressait avec lui avant que de pouvoir accomplir acte d’époux, disant que je devais aimer Hugh comme lui-même, puisqu’ils étaient si bien unis qu’ils n’en faisent qu’un. C’est alors que j’ai menacé d’en écrire au pape…

La fureur avait empourpré le visage de Mortimer.

MORTIMER. — Et jamais vous ne vous êtes abandonnée à d’autres bras ?

ISABELLE. — Jamais.

MORTIMER. — Pas même à votre cousin Robert d’Artois, qui semblait ce matin montrer bien franchement qu’il était épris de vous ? (Elle haussa les épaules.)

ISABELLE. — Vous connaissez mon cousin d’Artois ; tout gibier lui est bon. Reine ou truande, pour lui c’est tout un. Un jour lointain, à Westmoutiers, où je lui confiai mon esseulement, il s’offrit à m’en consoler. Voilà tout. D’ailleurs, ne l’avez-vous pas entendu : « Etes-vous toujours aussi chaste, ma cousine ?… » Non, gentil Mortimer, mon coeur est bien désolément vide… et beaucoup las de l’être.

MORTIMER. — Ah ! que n’ai-je osé, Madame, vous dire depuis si longtemps que vous étiez l’unique dame de mes pensées !

ISABELLE. — Est-ce vrai, doux ami ? Y a-t-il longtemps ?

MORTIMER. — Je crois, Madame, que cela date de la première où je vous ai vue. Et j’en ai eu la lumière un jour à Windsor, où les larmes vous sont venues dans les yeux pour quelque honte que le roi Edouard vous avait faite… Vous dirai-je qu’en ma prison, il ne fut de matin ni de soir où je ne pensai à vous, et que ma première demande quand j’échappai de la Tour…

ISABELLE. — Je sais, ami Roger, je sais ; l’évêque Orleton me l’a dit. Et j’ai été joyeuse alors d’avoir donné de ma cassette pour votre liberté ; non pour l’or, qui n’était rien, mais pour le risque qui était grand. Votre évasion a fait recroître mes tourments…

Il s’inclina très bas, s’agenouillant presque, pour marquer sa gratitude.

MORTIMER. — Savez-vous, Madame, que depuis que j’ai pris pied sur la terre de France, j’ai fait voeu de me vêtir de noir tant que je n’aurais point retrouvé l’Angleterre… et de ne toucher femme avant de vous avoir délivrée ?

ISABELLE. — Et vous avez tenu ce voeu ?

MORTIMER. — En doutez-vous ?

Elle le remercia d’un sourire, d’une buée qui monta à ses vastes yeux bleus, et d’une main tendue, d’une main fragile qui alla se loger, comme un oiseau, dans la main du grand baron. Puis leurs doigts s’ouvrirent, s’enlacèrent, se croisèrent…

ISABELLE. — Croyez-vous que nous ayons le droit ? J’ai promis ma foi à un époux, si mauvais qu’il soit. Et vous, de votre part, vous avez une épouse qui est sans reproche. Nous avons contracté des liens devant Dieu. Et j’ai été si dure aux péchés des autres… (Il se releva.)

MORTIMER. — Ni vous ni moi, ma reine, n’avons été mariés par notre vouloir. Nous avons prononcé serment, mais pour des choix que nous n’avions pas faits. Nous avons obéi à des décisions qui étaient de nos familles, et non point à la volonté de notre coeur. Aux âmes comme les nôtres… (Il marqua une hésitation.) Voulez-vous, ma reine, que nous nous affrérions ? Voulez-vous accepter d’échanger nos sangs pour qu’à jamais je sois votre soutien, et qu’à jamais vous soyez ma dame ?

Sa voix tremblait, de cette inspiration soudaine, qu’il avait eue ; et les épaules d’Isabelle frémirent.

ISABELLE, très bas. — Je pourrai tout vous demander ?

MORTIMER. — Je me livre à vous. Vous pouvez tout exiger de moi et ne me donner de vous-même que ce qu’il vous plaira. Mon amour sera ce que vous désirerez. Je puis m’étendre nu auprès de vous nue, et ne point vous toucher si vous me l’avez interdit. (Ce n’était point là la vérité de leur désir, mais comme un rite d’honneur qu’ils se devaient, conforme aux traditions chevaleresques.) Etes-vous consentante, ma reine ? (A son tour, elle répondit des paupières.) Au doigt ? au front ? au coeur ?

ISABELLE. — Au coeur.

Roger Mortimer ouvrit sa cotte, la laissa choir au sol, arracha sa chemise. Il apparut, poitrine nue, bombée, au regard d’Isabelle.
La reine délaça son corsage ; d’un mouvement souple des épaules, elle dégagea des manches ses bras fins et blancs et découvrit ses seins, marqués de leur fruit rose, et que quatre maternités n’avaient pas blessés ; elle avait mis une fierté décidée dans son geste, presque du défi.
Mortimer prit sa dague à sa ceinture. Isabelle tira la longue épingle, terminée par une perle, qui retenait ses nattes, et les anses d’amphore tombèrent d’une chute douce. Sans quitter le regard de la reine, Mortimer, d’une main ferme, s’entailla la peau ; le sang courut comme un petit ruisseau à travers la légère toison châtaine. Isabelle accomplit sur elle-même un semblable geste avec l’épingle, à la naissance du sein gauche, et le sang perla, comme le jus d’un fruit. […] Puis elle franchit le pas qui la séparait de Mortimer et appuya les seins contre le grand torse sillonné d’écarlate […]

ISABELLE. — Ami, je vous livre mon coeur et prends le vôtre qui me fait vivre.

MORTIMER. — Amie, je le retiens avec la promesse de le garder au lieu du mien.

ISABELLE, murmurant. — Serre-moi fort, ami.

Sa bouche s’éleva vers la blanche cicatrice qui ourlait la lèvre de Mortimer, et ses dents de petit carnassier s’entrouvrirent, pour mordre. […] »

Scène pour un homme et une femme. Maurice Druon, Les Rois maudits, La Louve de France (Tome 5), Chapitre V « La Croix de sang », Le Livre de poche, p. 160-168. N’oubliez pas qu’il est impossible de travailler une scène sans connaître l’oeuvre intégrale. Vous pouvez acheter le livre en ligne et le récupérer dans la librairie la plus proche via ce lien Place des Libraires : Les Rois mauditsMaurice Druon (Tome 1)

→ Voir aussi notre liste de textes et de scènes issus du théâtre, du cinéma et de la littérature (pour une audition, pour le travail ou pour le plaisir)

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Information

Cette entrée a été publiée le 5 novembre 2019 par dans Littérature, Scènes (Dialogues), Théâtre, et est taguée , , , , , , , , , .
%d blogueurs aiment cette page :