La Compagnie Affable

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Cendrillon de Joël Pommerat : La Très Jeune Fille et La Fée

Cendrillon Pommerat

Une très jeune fille. Sa mère meurt. Juste avant de mourir cette femme essaye de parler à sa fille. Mais elle est très faible, et la très jeune fille n’entend pas très bien ses paroles à demi articulées. La très jeune fille, qui a beaucoup d’imagination, invente une « promesse » que sa mère lui demanderait de respecter. De toute sa vie ne jamais cesser de penser à elle, à chaque instant, sous peine de la faire mourir « pour de bon »… Ce malentendu mènera la très jeune fille à des extrémités de comportement, à se mépriser, à se dévaluer, et jusqu’à de très grandes souffrances. D’autant qu’elle devra affronter la malveillante bêtise de la nouvelle femme de son père. Heureusement une fée immortelle, mais que sa condition ennuie, va lui venir en aide…

Située à côté du lit de la très jeune fille, l’armoire se met à trembler, à basculer, et finalement se renverse. Une femme à l’allure plutôt négligée (la fée) en sort, avec difficulté.

LA TRÈS JEUNE FILLE. Oh c’est quoi qui se passe là ?! y a un problème ou quoi ?

LA FÉE. Merde de merde… J’ai failli me faire mal en plus.

LA TRÈS JEUNE FILLE. Vous foutez quoi là-dedans ?

LA FÉE. J’ai mal évalué mon coup… et je me suis endormie, j’ai l’impression ! Merde !

LA TRÈS JEUNE FILLE. Endormie dans mon armoire ? On se connaît en plus ou on se connaît pas ?

LA FÉE. Non, c’est la première fois je crois qu’on se voit.

LA TRÈS JEUNE FILLE. Alors vous déboulez comme ça dans ma chambre ?

LA FÉE, l’air très surpris. C’est ta chambre ?

LA TRÈS JEUNE FILLE. Bon… mais moi j’ai pas le temps de parler avec vous, excusez-moi !

La fée sort une cigarette et l’allume.

LA TRÈS JEUNE FILLE. Oh oh oh oh ça va la vie pour vous comme ça ?!

LA FÉE. Ça te dérange si je fume ? On ouvrira une fenêtre !

LA TRÈS JEUNE FILLE. Y a pas de fenêtre.

LA FÉE. Ah bon ? Y a pas de fenêtre ?

LA TRÈS JEUNE FILLE. Oui, c’est provisoire mais c’est comme ça. Moi ça me va en fait ! C’est moche, ça me correspond ! (La fée souffle la fumée de sa cigarette avec volupté.) Vous êtes pas trop gênée vous en fait ?

LA FÉE, montrant sa cigarette. J’arrive pas à arrêter ce truc c’est terrible, j’ai tout essayé, ça n’a pas marché !

LA TRÈS JEUNE FILLE. Bon, je vous connais pas, je vous ai jamais vue, vous fumez dans ma chambre et je suis obligée de vous écouter me raconter votre vie en plus ? Mais moi, je peux pas vous écouter, j’ai des choses importantes que je dois faire et j’ai besoin d’être seule, d’avoir ma tranquillité ! Alors bon, je vous demande de me laisser maintenant ! De partir ou au moins de vous taire ! Je sais pas si c’est clair ?

LA FÉE. C’est quoi que tu dois faire ?

LA TRÈS JEUNE FILLE. J’ai dit que j’avais plus envie de vous écouter ni de vous parler ! (Petit temps.) Ce qui est important, c’est que je dois penser à ma mère, parce qu’elle me l’a demandé et que c’est important. (La montre de la très jeune fille se met à sonner.) Voilà ce que je dois faire.

LA FÉE. Même la nuit elle sonne ta montre ?

LA TRÈS JEUNE FILLE. Oui !

Un temps.

LA FÉE. Pas gaie ta vie !

LA TRÈS JEUNE FILLE. Qu’est-ce que j’ai dit !

LA FÉE. Pardon !

LA TRÈS JEUNE FILLE. Merci.

LA FÉE. C’est vrai, elle est chiante ta vie, tu te marres jamais, y a pas de distractions dans ta vie. Pendant ce temps, les autres, i’se marrent, tu sais ça ?!

LA TRÈS JEUNE FILLE. Je m’en fous des autres, j’ai pas besoin de m’amuser, c’est pour les petits de s’amuser. Moi, j’ai autre chose à faire de plus important et de plus adulte que de me distraire. Et de toute façon, pour se distraire, faut l’avoir mérité et moi, je mérite pas, voilà c’est dit! Maintenant ciao. Fermez votre bouche qui déblatèred es grosses âneries à la chaîne et fermez l’armoire en sortant! (Un temps.) Si ça se trouve, je suis une vraie salope… Et j’ai oublié de penser à ma mère pendant je sais pas combien de temps, et peut-être qu’à cause de ça, ma mère elle est tombée dans la vraie mort maintenant… Voilà l’histoire, vous êtes contente !

Elle est très émue, au bord des larmes.

LA FÉE. Tu vas pleurer ? Oh non ! Je supporte pas qu’on chiale à côté de moi, surtout les mômes.

LA TRÈS JEUNE FILLE, vexée, explosant. Je chiale pas, qu’est-ce que vous racontez ! Non mais dis donc vous ! Ça commence à bien faire de me faire insulter comme ça, ça va suffire oui, vous êtes qui pour me parler comme ça vous d’abord ?

LA FÉE. Je suis qui ?

LA TRÈS JEUNE FILLE, très en colère. Oui, vous êtes qui d’abord ?

LA FÉE. Moi ?

LA TRÈS JEUNE FILLE. Oui, t’es qui toi pour te foutre de ma gueule continûment ? Ça va bien cinq minutes ! Alors ?

LA FÉE. Alors ?

LA TRÈS JEUNE FILLE. T’es qui ?

LA FÉE. Je suis qui ?

LA TRÈS JEUNE FILLE. Oui t’es qui ? Dépêche-toi.

LA FÉE. La fée.

LA TRÈS JEUNE FILLE. La fée de qui ?

LA FÉE. Quoi la fée de qui ? La fée de toi ! Ta fée quoi !

LA TRÈS JEUNE FILLE. Ma fée quoi ? J’ai une fée moi ?

LA FÉE. Ben oui, ça arrive !

LA TRÈS JEUNE FILLE. Et c’est comme ça, une fée ?

LA FÉE. Hé ho dis donc, tu me connais pas encore !

LA TRÈS JEUNE FILLE. J’ai jamais demandé à avoir une fée moi.

LA FÉE. Ça se demande pas ! C’est comme ça, c’est tout !

LA TRÈS JEUNE FILLE. Qui me dit d’abord que vous êtes vraiment une fée?

LA FÉE. Je sais pas moi.

LA TRÈS JEUNE FILLE. Vous êtes magicienne ?

LA FÉE, sortant un jeu de cartes de sa poche. Absolument, je connais des tours de magie… et que je fais moi-même, sans me servir de mes pouvoirs. Je te montre… Tire une carte au hasard. (La très jeune fille tire une carte. La fée se concentre.) C’est le sept de cœur ?

LA TRÈS JEUNE FILLE. Presque.

LA FÉE. Huit ! (La très jeune fille fait un signe avec la main du genre « à peu près mais pas tout à fait ça ».) Neuf ! (La très jeune fille fait un signe avec la main du genre « plus bas ».) Six ! (La très jeune fille refait le même signe.) Cinq ! (La très jeune fille refait le même signe.) Quatre, quatre de pique. (La très jeune fille fait signe « oui mais non » et elle fait un geste pour signifier la couleur de la carte.) Pique ! Quatre de pique ! J’ai trouvé, voilà j’ai trouvé. (La très jeune fille rend la carte.) Ah merde, quatre de carreau.

Extrait de Cendrillon, Joël Pommerat, acte I, scène 13. N’oubliez pas qu’il est impossible de travailler un texte sans l’œuvre complète. Vous pouvez acheter le livre en ligne et le récupérer dans la librairie la plus proche via ce lien Place des Libraires : CendrillonJoël Pommerat

→ Voir aussi notre liste de textes et de scènes issus du théâtre, du cinéma et de la littérature (pour une audition, pour le travail ou pour le plaisir)

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Cette entrée a été publiée le 20 février 2020 par dans Cours de théâtre, Scènes (Dialogues), Théâtre, et est taguée , , , , , , , , .
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