La Compagnie Affable

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Faire danser les alligators sur la flûte de Pan – Denis Lavant à l’Oeuvre

Faire danser les alligators sur la flûte de PanLundi soir, presque par hasard, j’ai assisté à une lecture de Denis Lavant au Point Éphémère pour la soirée de clôture de la Voie des Indés, un collectif qui promeut les éditeurs francophones indépendants. A l’exception d’un passage de Pas dans le cul aujourd’hui de Jana Černá, dans lequel l’auteur conspue l’excès de « raisonnable » et « la poésie stérile qui sert la juste cause » (j’ai pensé à Gustave), je n’ai pas vraiment aimé la sélection de l’artiste, qui comptait un peu trop de traductions et de science-fiction à mon goût. Cependant, j’ai eu le plaisir de retrouver le personnage unique que j’avais découvert sur scène dans Faire danser les alligators sur la flûte de Pan au Festival d’Avignon l’été dernier : même gueule, même voix, même débit, mêmes petits pas excités, même jet de livres par-dessus l’épaule et même manière de se plier en deux pour saluer.

Que je vous explique un peu cette histoire d’alligators virevoltants. Le titre est extrait de la correspondance de Céline, adaptée avec limpidité par Emile Brami, et mise en scène avec simplicité par Ivan Morane. La pièce retrace la carrière littéraire de l’écrivain à travers ses lettres, en partant de la dernière, qu’il écrit à Gaston Gallimard la veille de sa mort le 30 juin 1961 :

Mon cher Éditeur et ami,

Je crois qu’il va être temps de nous lier par un autre contrat, pour mon prochain roman RIGODON… dans les termes du précédent sauf la somme – 1 500 NF au lieu de 1 000 – sinon je loue, moi aussi, un tracteur et vais défoncer la NRF, et pars saboter tous les bachots ! Qu’on se le dise !

Bien amicalement vôtre,

Destouches.

Denis Lavant enfile la peau du Docteur Destouches avant de la mettre petit à petit sur la table. Il dissèque chronologiquement devant nous une pensée prolifique, virulente, qui rumine sans cesse toute la méchanceté et la bêtise des hommes. C’est ce torrent intarissable qui coûte son sommeil à Céline (« Si j’avais bien dormi toujours, j’aurais jamais écrit une ligne », dit-il dans Mort à Crédit) et le rend de plus en plus aigri et paranoïaque.

Puis, il y a le souci de la forme (« la moindre virgule me passionne »). La grande révolution célinienne du « style ». C’est tout ce qui compte pour lui. Les histoires abondent dans les hôpitaux et les commissariats, seul importe un certain rythme, la respiration fluide de la pensée, « le secret de notre âme chantant, le mouvement de notre rigodon de vie… » Ce que Céline appelle sa « petite musique ».

Je n’ai jamais lu Joyce, il va trop lentement pour moi, il encule trop la mouche.

Tout cela engendre un drôle d’afur pour le littérateur qui veut éviter les « singeries » ! Il lui a fallu six ans et un manuscrit initial de 50 000 pages pour Voyage au bout de la nuit… Au milieu d’une forêt de brouillons accrochés sur la corde à linge, on suit le « styliste » qui analyse, qui se moque, qui tempête et qui gueule comme un chien effrayé, comme un hypersensible menacé de toutes parts.

Est-ce qu’on peut lui reprocher de vouloir la paix ou d’être angoissé par la mort ? Au fond, ce qui dérange Céline, et ce qui nous dérange chez Céline, c’est cette part de malheur inexorable, c’est cette rage contre la marche bête et méchante du monde. « Nous avons une frousse terrible, de la naissance à la mort ça ne nous quitte pas ». Mais personne ne veut se laisser envahir par le pessimisme et par la peur; au contraire, on les refoule.

Faire dans sa culotte, c’est le commencement du génie.

Voilà ce qu’en pense Bardamu, dans L’Eglise, seule pièce de théâtre de Céline, qui donne déjà la trame du Voyage. Hé bien, toute cette colère et tout ce désespoir que nous portons en nous (et que nous acceptons à des degrés divers) éclatent sur le plateau avec vérité, avec force et, comme toujours, avec l’émotion d’un Zola sans violons et le caustique d’un Rabelais argotique !

Pour la petite histoire, il se trouve que lundi soir j’avais justement dans la poche un exemplaire de l’Eglise, reçu le matin-même, et que j’allais juste après au Théâtre de l’Oeuvre, où l’on donne les Alligators. Trop belle coïncidence ! Après la lecture, je fais le pied de grue comme une groupie, posté, l’oreille avide, derrière l’interviewer. « J’ai découvert sur le tard que j’étais plus danseur que comédien. » Je l’ai notée celle-là. Question d’actualité, on passe aux alligators. J’apprends que c’est à l’Oeuvre que s’est joué Ubu roi pour la première fois (Denis Lavant fait un parallèle très intéressant entre Ubu et Céline; c’est vrai que l’oeuvre de ce dernier résonne comme un grand « Merdre ! »). Puis le journaliste se barre enfin. Je pose à l’histrion une petite question sur les Alligators et je lui vole un autographe dans la foulée : « En souvenir de ma chorégraphie pour Alligators et Flûte de Pan ». 

Modestie de danseur. Il faut une bonne oreille pour faire à la fois la Flûte et l’Alligator !

Voilà la bande-annonce de la pièce :

Une interview télévisée de Céline (1959) :

La « petite musique » jouée au piano par Denis Lavant, tirée du court métrage « Via » de Léonore Mercier, avec Denis Lavant (c’est la question que je lui ai posée) :

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