La Compagnie Affable

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Inventaires de Minyana : Jacqueline et sa cuvette

Inventaires Philippe Minyana 1987 Judith Magre Edith Scob Florence Giorgetti Robert Cantarella

Edith Scob (Jacqueline), Judith Magre et Florence Giorgetti lors de la création d’Inventaires au Théâtre de la Bastille en 1987 (Photo : Daniel Cande)

Long monologue pour femme extrait de la pièce Inventaires de Philippe Minyana. Jacqueline est invitée dans une émission de télé. Elle apparaît avec une cuvette, qu’elle tient à la main.

JACQUELINE, s’adressant au public.

Bonsoir ! J’ai très peur de vous parler de ma cuvette parce que ça remonte très loin ça remue des couches et des couches de sentiments si on les touche ces couches faudrait mieux pas les toucher. Et si je souris comme ça bêtement la bouche grande ouverte c’est que je suis mal à l’aise ça se porte sur l’estomac une boule dans l’estomac c’est pas l’Alca Seltzer qui la fera passer et vous parler de ma cuvette ça risque de la titiller ma boule vu que la cuvette elle est liée à des histoires pas rigolotes je rigole souvent quand j’ai pas du tout envie de rigoler j’ai toujours donné le change faut dire que j’en ai bavé ma cuvette c’est toute ma vie c’est qu’une cuvette mais les cuvettes des fois c’est elles qui vous racontent le mieux votre vie je peux vous dire déjà que j’aime pas l’autoroute du Sud mes jules et moi le Sud on s’en est pas privés et quand je vois la bretelle de l’autoroute du Sud je pense à mes jules et j’ai plus de jules alors le Sud ! Ah non vous parler de ma cuvette tiens je souris plus j’aurais plutôt envie de chialer ! J’avais déjà trois gosses et une nuit… Ah la voilà la « boule » merdum et je souris ma bouche grande ouverte ça doit être une contenance et d’ailleurs tout le monde me dit : mais pourquoi tu souris comme ça Jacqueline avec la vie que tu as eue !

J’habite rue Girardot à Bagnolet Girardot c’est celui qui a inventé les pêches je travaille à la mairie ! J’ai eu huit gosses et deux jules sept avec le même l’autre avec un autre ! Mon dernier jules ça été vite expédié le premier ça été plus long quinze ans ! On a eu du mal à se débarrasser de cette belle histoire d’amour quinze ans de bonheur il avait inventé Gaston le singe de Bornéo pour les gosses il les aimait nos gosses il était peinte on passait des journées entières au Louvre avec lui j’ai rêvé à de la réussite pas d’être riche ! Il y a beaucoup de choses dont je me suis séparée parce que je veux plus : des meubles des lettres ! Les photos… Mais pas celle-là ! Là c’est moi ! Bon je la raconte l’histoire de la cuvette je me lance ça me rappelle la première fois que je suis montée en mobylette !

Je ne me suis jamais séparée de cette cuvette c’est là que j’ai craché mes poumons et ma vie a changé pourquoi j’ai craché là plutôt qu’ailleurs aux cabinets ou dans l’évier parce que c’est ma cuvette préférée j’y avais mes légumes une pleine cuvette de sang en pleine nuit en janvier 1957 du jour au lendemain ça n’a plus été comme avant j’ai dit au toubib je suis tubarde il m’a dit : non mais non ça peut venir de l’estomac il y avait les antibiotiques j’ai pas eu peur du jour au lendemain j’étais dangereuse j’ai été obligée de partir il ne faut pas isoler les tuberculeux il ne faut pas les isoler c’est idiot de les isoler j’ai lu un opuscule sur le traitement de la tuberculose en Union soviétique c’est quand même plus futé tant que tu as des bacilles tu ne sors pas trois mois sans voir mes enfants et puis cette concentration de malades les grandes grilles le docteur m’a dit : on en voit rarement des belles comme ça un beau trou bien comme il faut un machin carabiné ça s’attrape pas la tuberculose pourquoi tu te réfugies dans cette maladie et pas dans une autre.

Et puis après l’opération j’ai été à Maisons-Laffitte la maison de repos des enseignants le truc de la MGEN et là je me suis sentie valorisée je me suis dit : Jacqueline apprend un métier à l’époque je vivais avec mon Russe à l’époque je faisais pas le poids il était peintre il avait une grande confiance dans ce que je disais sur sa peinture et il me disait : tu me dis ce qui ne va pas et si je disais : là il y a quelque chose qui ne va pas et bien là il allait voir et là il changeait tout mais je ne connaissais rien à la peinture et puis il avait tant lu tant lu j’ai fait une formation de sténo-dactylo ! Merci…

Et puis après on a vécu dans le XVIè chez une Hollandaise dans une chambre de bonne elle avait un grand appartement vers Kléber quand on est entrés dans la chambre le vasistas a dégringolé dans la gouttière je venais d’avoir mon troisième gosse la Hollandaise elle était adorable c’était une épave elle était divorcée elle était alcoolique son mari avait une situation mirobolante ses enfants la méprisaient je l’ai trouvée un jour dans l’escalier de service en sang elle était tombée c’était une femme au grand cœur elle m’avait prêté la clé de sa cuisine… La Hollandaise a été expulsée le commissaire lui a dit : on va mettre les scellés et à moi il m’a dit vous êtes dans la chambre du haut ? Eh bien retournez-y et il a fermé le compteur et le réchaud il était électrique après on a fait la connaissance d’un Dominicain fils d’un gros marchand de champagne qui aimait les artistes qui connaissait des prêtres ouvriers qui habitaient dans le XIIIè près du métro Chevaleret derrière les raffineries Say le sucre Say ils avaient une vieille maison on est allés dans le XIIIè j’avais toujours ma cuvette la fameuse cuvette où j’avais craché mes poumons on y mettait de tout les clous les punaises les fusibles les vis les trombones les rustines de l’engrais des pinces à linge les élastiques une scie égoïne et même un crucifix c’est une grande cuvette vous voyez…

La rue des Ecoles c’est la rue de l’amour pour moi de l’amour fou j’avais dix-sept ans mon Russe avait une grosse bouche on aurait dit qu’il sifflait on se disait : ce gars-là il est sympa il siffle non c’était sa bouche qui était comme ça sa peinture était tourmentée des trucs sombres et des bleus de Prusse des grands tableaux toute une horreur qui avait besoin de sortir les gens n’appréciaient pas j’étais de la campagne j’avais une certaine fraîcheur il disait que j’étais son marbre grec mes filles elles ont souffert avec la mode Brigitte Bardot les kilos il fallait les perdre ! Il avait vingt-quatre ans sept ans de plus que moi il m’en imposait il était émacié c’était pas sa nature d’être gros mais c’était impressionnant cet homme qui avait souffert j’ai connu le plaisir tout de suite à ce niveau-là je débarquais ça a été une surprise à la caserne de Reuilly ils faisaient appel aux lycéens pour travailler bénévolement à l’accueil des prisonniers qui venaient d’Allemagne les trains arrivaient à la gare de l’Est on les désinfectait ils avaient des numéros des contrôles policiers c’était exaltant la guerre était gagnée « Sambre et Meuse » mais il n’y avait plus de confitures nous les jeunes on faisait l’intendance avec lui ça a été le coup de foudre il avait une chambre dans la caserne à côté d’n bureau où il travaillait le jour on l’avait mis interprète j’ai toujours été fascinée par ses yeux les yeux ça brûle et puis sa bouche ma mère m’a dit parce que je faisais l’amour dans une caserne j’étais une roulure après on est allés rue des Ecoles justement mais là problème lui il est déjà marié avec une femme qui avait eu un gosse avec un Allemand ça lui faisait des embrouilles point de vue déclaration alors lui il s’était dévoué mais il l’a mise enceinte aussi à un moment donné il avait dû l’aimer j’ai lu toutes les lettres et puis j’ai brûlé leurs lettres à ce moment-là ma mère a tout gâché elle m’a mis les flics au cul : recherche dans l’intérêt des familles déjà que je portais le poids du péché j’avais fait ma communion j’ai rompu avec ma mère je me suis planquée chez une tante c’était une sœur de mon père qui s’était brouillée avec ma mère… […] avec mon Russe on a eu sept enfants rue des Ecoles.

Pendant la guerre d’Algérie ma mère est morte et un de mes frères qui y était ils sont morts en même temps elle en Auvergne elle avait quitté Paris lui dans les Aurès il avait écrit qu’on enterrait les Arabes vivants il avait eu le scorbut j’ai acheté des bas noirs un manteau noir des gants noirs j’ai pris le train pour l’Auvergne je me suis arrêtée en chemin je ne pouvais pas y aller je me disais : à quoi ça rime à rien je pensais à mon frère mort tout seul dans les Aurès j’ai pas pleuré ma mère à cause de mon frère j’ai pleuré mon frère après il y a eu la grande grève des mineurs de 63 je travaillais déjà à la mairie de Bagnolet et la mairie elle a organisé une action de solidarité j’ai acheté un ciré je suis partie pour le Nord j’ai rencontré les élus de la ville d’Escaudain et tous les syndicats c’était les vacances de Pâques j’ai ramené cinquante enfants à Bagnolet je ne connaissais pas le Nord le Nord c’est bien j’ai pensé à ma mère j’avais des responsabilités elle rêvait que je devienne maîtresse d’école dans le train avec ces enfants de mineurs j’ai pleuré ma mère je suis allée aux cabinets et je l’ai pleurée après avec mon Russe ça été vraiment fini j’étais soulagée !…

Pendant des années j’ai été sans homme j’avais envie d’un homme dans le métro je regardais leur dos leurs fesses et puis le syndicat m’a fait connaître deux Portugais en conflit avec leur entreprise il fallait rencontrer l’inspecteur du travail les aider il y en avait un moins jeune te un plus jeune et le moins jeune avait cinq enfants au Portugal il était opposé au régime il voulait faire la révolution on s’est mis ensemble j’ai fait pousser dans ma cuvette à Bagnolet du persil et du thym parce qu’il aimait le thym il était maçon […] il était très pater familial […] il voulait un enfant ici en France j’avais fermé la boutique depuis plus de dix ans et j’ai remis ça […] un soir j’ai failli le tuer avec un couteau finalement on a négocié pour le gosse il le prenait le dimanche il l’amenait à la foire du Trône et puis il y a eu la révolution de juillet le coup d’état des forces armées au Portugal en 74 le gouvernement fasciste était renversé il avait attendu ça mais à force de l’attendre il avait arrêté de l’attendre et puis il s’était trouvé une autre crèmerie une autre bonne femme dans mon genre avec des gosses alors un jour je lui ai dit : tu étais si pressé de la faire la révolution d’en trouver cent comme toi prêts à prendre le fusil ils les ont pris les fusils là-bas et toi tu es ici comment ça se fait ? Maintenant il vit au Portugal je me suis mariée à cinquante ans pour voir ce que c’était un jeune en rupture de ban avec sa famille il voulait leur faire une blague on les a bien emmerdés mais on s’entendait pas lui aussi il est parti au Portugal mais il est pas portugais… […]

Jacqueline exhibe une revue sur laquelle on aperçoit la reproduction d’un tableau, elle dit :

Ça, c’est moi, toute nue, à dix-sept ans.

Inventaires de Philippe Minyana. N’oubliez pas qu’il est impossible de travailler un texte sans l’œuvre complète. Vous pouvez trouver le livre sur ce lien : Inventaires de Philippe Minyana

Voir notre liste de textes et de scènes issus du théâtre, du cinéma et de la littérature (pour une audition ou pour le plaisir)

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