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Le Visiteur d’Eric-Emmanuel Schmitt : Freud et l’Inconnu

Le Visiteur Eric-Emmanuel Schmitt Gildas Bourdet Alexandre von Sivers Benoît Verhaert Cassandre Sturbois

Alexandre von Sivers (Freud) et Benoît Verhaert (L’Inconnu) dans Le Visiteur d’Eric-Emmanuel Schmitt mis en scène par Gildas Bourdet en 2007 (Photo : Cassandre Sturbois)

Voici une scène extraite de la célèbre pièce d’Eric-Emmanuel Schmitt Le Visiteur. Vous pouvez aussi adapter la fin du texte en un monologue pour un seul homme.

L’Inconnu repousse les doubles rideaux et apparaît brusquement. On ne l’a pas vu passer le rebord de la fenêtre. Sa venue doit sembler à la fois naturelle et mystérieuse. Il est élégant, un peu trop même: frac, gants, cape, canne à pommeau, on dirait un dandy qui sort de l’Opéra. Il regarde Freud avec sympathie. Celui-ci, se sentant observé, se retourne.

L’INCONNU (très naturellement). Bonsoir.

Freud se lève brusquement, s’appuyant sur le bureau.

FREUD. Quoi ! Qui êtes-vous ? (Silence.) Que voulez-vous ? (L’Inconnu sourit mais ne répond toujours pas.) Par où êtes-vous entré ? (L’Inconnu reste aimable et silencieux.) Que venez-vous faire ici ? (Croyant comprendre qu’il s’agit d’un voleur.) Il n’y a plus d’argent, vous arrivez trop tard.

L’INCONNU (avec une moue). Je vous préférais lorsque vous posiez des questions.

FREUD. Qui êtes-vous ?

L’Inconnu sourit, peu disposé à répondre. Freud, n’y tenant plus, ouvre alors le tiroir de son bureau et en extrait un revolver. Mais, au moment de le pointer vers l’inconnu, il se sent un peu ridicule et le garde entre ses mains.

FREUD (articulant très distinctement). Qui êtes-vous ?

L’INCONNU (légèrement). Vous ne me croiriez pas. Et ce n’est pas ce jouet qui vous y aidera. (L’Inconnu s’approche du sofa et s’y laisse élégamment tomber.) Causons, voulez-vous ?

FREUD (posant l’arme). Monsieur, je ne parle pas à un homme qui entre chez moi par effraction et refuse de se présenter.

L’INCONNU (se levant). Très bien, puisque vous insistez…

Il va prestement derrière le rideau, y disparaît deux secondes. Il en ressort essoufflé, les vêtements en désordre. Voyant Freud et semblant le découvrir, il se précipite vers lui, tombe à ses pieds.

L’INCONNU. Monsieur, monsieur, je vous en prie, sauvez-moi ! Sauvez-moi, ils me poursuivent. (Il joue à la perfection.) Ils sont là, derrière moi… (Il court à la fenêtre et semble apercevoir des hommes en bas.) La Gestapo ! Ils m’ont vu. Ils entrent dans l’immeuble ! (il se jette à nouveau aux pieds de Freud.) Sauvez-moi, ne dites rien !

FREUD (un instant pris au jeu). La Gestapo ?

L’INCONNU (le suppliant de manière trop théâtrale). Cachez-moi ! Cachez-moi !

FREUD (dégrisé, le repoussant assez violemment). Laissez-moi tranquille !

L’INCONNU (cessant subitement son jeu). N’avez- vous pas de pitié pour une victime ?

FREUD. Pour une victime, oui ; pas pour un simulateur.

L’Inconnu se relève.

L’INCONNU. Alors ne me demandez pas de vous raconter des histoires.

FREUD (se ressaisissant et parlant avec autorité). Ecoutez, je peux faire deux hypothèses pour expliquer votre irruption ici: soit vous êtes un voleur, soit vous êtes un malade. Si vous êtes un voleur, vos confrères de la Gestapo sont passés avant vous sans vous laisser une miette. Si vous êtes un malade, vous…

L’INCONNU. Quelle serait la troisième hypothèse ?

FREUD. Vous n’êtes pas un malade ?

L’INCONNU (à qui ce mot est désagréable). Malade, le vilain mot, comme un coup de main que la santé donnerait à la mort !

FREUD. Et pourquoi viendriez-vous, sinon ?

L’INCONNU (mentant). On peut trouver bien d’autres raisons: la curiosité, l’admiration.

FREUD (haussant les épaules). C’est ce que disent tous mes malades !

L’INCONNU (mentant). Je viens peut-être pour quelqu’un d’autre…

FREUD (idem). C’est ce qu’ils disent ensuite.

L’INCONNU (agacé). Bon… eh bien même, admettons que j’ai besoin de vous… que me proposez- vous ?

FREUD. De prendre rendez-vous ! (Le poussant vers la porte.) A bientôt, monsieur, à une heure qui nous conviendra à tous deux et dont nous aurons décidé tous les deux. A dans quelques jours.

L’INCONNU (l’arrêtant). Impossible. Car demain, je ne serai plus là, et dans huit semaines, vous non plus.

FREUD. Pardon ?

L’INCONNU. Vous serez à Paris, chez la princesse Bonaparte… puis à Londres, à Maresfield Gardens… si ma mémoire est bonne…

FREUD. Maresfield Gardens ?… mais… vous pouvez dire ce que vous voulez, je n’en sais rien… je n’ai rien prévu…

L’INCONNU. Si, si. Vous y serez bien. Vous aimerez le printemps londonien, vous serez fêté, et vous parviendrez à finir votre livre sur Moïse.

FREUD. Je vois que vous lisez la presse scientifique.

L’INCONNU. Comment l’appellerez-vous, déjà ? Moïse et le monothéisme. Je préfère d’ailleurs ne pas vous dire ce que j’en pense.

FREUD (l’interrompant). Je n’ai pas encore choisi le titre ! (Répétant pour lui- même, intéressé par la proposition de l’Inconnu.) Moïse et le monothéisme… pourquoi pas ? la suggestion est b… Vous vous intéressez à la psychanalyse ?

L’INCONNU. A vous seulement.

FREUD. Qui êtes-vous ?

L’INCONNU (reprenant son évocation précédente). Mais le plus étrange est que vous regretterez Vienne.

FREUD (violemment). Sûrement pas.

L’INCONNU. On ne savoure le goût du fruit qu’après l’avoir mangé; et vous êtes de ces hommes qui n’ont de paradis que perdu. Oui, vous regretterez Vienne… Et vous la regrettez déjà puisque, depuis un mois, vous refusez de partir.

FREUD. C’était par optimisme. Je croyais que la situation allait s’arranger.

L’INCONNU. C’était par nostalgie. Vous avez joué en culottes courtes dans le Prater, vous avez proclamé vos premières théories dans les cafés, vous avez marché, enlacé à votre premier amour, le long du Danube, puis vous avez voulu mourir dans ses eaux glauques… A Vienne, c’est votre jeunesse que vous laissez. A Londres, vous ne serez qu’un vieillard. (Très vite, pour lui-même.) Et comme je vous envie pourtant…

FREUD. Qui êtes-vous ?

L’INCONNU. Vous ne me croiriez pas.

FREUD (pour en finir avec l’incertitude). Alors sortez !

L’INCONNU. Comme vous devez être las du monde pour vous débarrasser si tôt de moi. Je vous aurais cru plus accueillant envers les malades, docteur Freud. Vous me mettez dehors. Est-ce comme cela qu’on traite un névrosé ? Lorsque vous êtes le seul recours ? Imaginez que je vous quitte pour aller me jeter sous une voiture ?

Freud, sincèrement surpris par son comportement, se laisse choir sur le sofa.

FREUD. Vous tombez mal, ce soir, il n’y a plus de docteur Freud… Guérir les autres… Croyez-vous que soigner les hommes m’empêche, moi, de souffrir ? Il est même des soirs où j’en veux presque aux autres de les avoir sauvés; je suis si seul, moi, avec ma peine. Sans recours…

L’INCONNU. Elle reviendra. (Freud a un geste interrogatif) Anna. Ils la garderont peu de temps. Ils savent très bien qu’ils ne peuvent pas la garder. Et vous la tiendrez dans vos bras, lorsqu’elle reviendra, et vous l’embrasserez avec ce bonheur qui n’est pas loin du désespoir, avec ce sentiment que la vie ne tient qu’à un fil, un fil si étroit, si mince, et que le fil se trouve, provisoirement, retendu… c’est cette fragilité-là qui donne la force d’aimer…

FREUD. Qui êtes-vous ?

L’INCONNU. J’aimerais tellement vous le dire quand je vous vois comme cela.

Il a un geste pour lui caresser les cheveux. Freud, surpris, réagit en prenant une décision. Il se lève énergiquement. On voit qu’en lui le praticien renaît.

FREUD. Avez-vous besoin de moi ?

L’INCONNU (légèrement surpris). Oui. Non. C’est à-dire… j’ai été ridicule… l’optimisme m’avait brouillé la tête… en vérité, il me paraît douteux…

FREUD. …que je puisse vous aider. Naturellement ! (Jubilant par habitude.) Ils se croient tous uniques quand la science présuppose le contraire. Je vais m’occuper de vous puisque, de toute façon, cette nuit, il faut attendre. (Il relève la tête vers l’Inconnu.) C’est curieux, je n’ai pas très envie de vous ménager.

L’INCONNU. Vous avez raison.

FREUD (se frottant les mains). Soit. Commençons. (On le voit ragaillardi.) Très bien, allongez-vous là. (Il indique le sofa. L’Inconnu s’exécute.) Quel est votre nom ?

L’INCONNU. Sincèrement ?

FREUD. C’est la règle. (Patient.) Quel est votre nom ? Le nom de votre père.

L’INCONNU. Je n’ai pas de père.

FREUD. Votre prénom.

L’INCONNU. Personne ne m’appelle.

FREUD (agacé). Avez-vous confiance en moi ?

L’INCONNU. Parfaitement; c’est vous qui ne me croyez pas.

FREUD. Bon, changeons de méthode. Racontez- moi un rêve… votre dernier rêve.

L’INCONNU. Je ne rêve jamais.

FREUD (diagnostiquant). Verrouillage de la mémoire par la censure: le cas est sérieux mais classique. Racontez-moi une histoire.

L’INCONNU. N’importe quelle histoire ?

FREUD. N’importe quelle histoire.

L’Inconnu regarde alors fixement Freud, comme s’il sondait son âme. Il semble un instant puiser sa force dans le regard de Freud, puis se met à parler.

L’INCONNU. J’avais cinq ans, et à cette époque le ciel avait toujours été bleu, le soleil jaune, et les bonnes chantaient du matin au soir en laissant échapper de leurs seins entrouverts un parfum de vanille. Et puis un jour je restai seul dans la cuisine de la maison. C’était une vaste pièce dont tous les meubles étaient collés aux murs, agrippés, comme pour fuir l’immense espace vide où les carreaux blancs et rouges dessinaient des chemins fuyant de toutes parts. D’ordinaire, c’était mon terrain d’aventures: à quatre pattes, on pouvait courir entre les jambes des domestiques, récupérer des bouts de lard ou lécher des fonds de plats à gâteaux… Pour quoi tout le monde était-il sorti ce jour-là ? Je ne sais pas, c’est une question d’adulte, je ne l’avais pas remarqué, j’étais là, assis sur les carreaux rouge brûlé et blanc perdu. Chaque carreau révélait un monde; il n’y a que pour les adultes que les carreaux constituent platement un sol; pour un enfant, chaque carreau a sa physionomie particulière. Celui-ci, dans le relief de ses irrégularités et la variation de ses coulées, racontait l’histoire d’un dragon qui se tenait, la gueule ouverte, au fond d’une grotte; un autre montrait une procession de pèlerins; un autre un visage derrière une vitre tachée de boue, un autre… La cuisine était un monde immense où venaient affleurer d’autres mondes, montant d’ailleurs, par les yeux borgnes des carreaux. Et puis soudain, j’ai appelé. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être pour m’entendre exister, et pour voir arriver quelqu’un. J’ai appelé. Il n’y eut que le silence. (Freud semble de plus en plus frappé par ce récit.) Les carreaux devinrent plats. Ils se taisaient. Le fourneau s’était endormi. La cheminée, où d’habitude ronronnait toujours une casserole, semblait morte.

Freud, le regard fixé dans le souvenir, bouge les lèvres en même temps que l’Inconnu.

L’INCONNU. Et je criais. Et ma voix montait au premier, au second, retentissait entre les murs vides où il n’y avait nulle oreille pour l’entendre.

FREUD (continuant, comme s’il connaissait le texte). Et ma voix montait, montait… et l’écho ne m’en revenait que pour faire mieux entendre le silence.

L’INCONNU (poursuivant sans interruption). La cuisine était devenue étrangère, une juxtaposition de choses et d’objets, un sol bien propre.

FREUD. Le monde et moi, nous étions séparés désormais. Alors j’ai pensé…

FREUD ET L’INCONNU (l’inconnu prononce en même temps que lui les mots sur ses lèvres). «Je suis Sigmund Freud, j’ai cinq ans, j’existe; il faudra que je me souvienne de ce moment-là.» (…)

Le Visiteur, Eric-Emmanuel Schmitt, Scène 4. N’oubliez pas qu’il est impossible de travailler un texte sans l’œuvre complète. Vous pouvez trouver le livre sur ce lien :

Le Visiteur d’Eric-Emmanuel Schmitt

Voir notre liste de textes et de scènes issus du théâtre, du cinéma et de la littérature (pour une audition ou pour le plaisir)

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Cette entrée a été publiée le 13 avril 2017 par dans Théâtre, et est taguée , , , , , , , , , , .
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