La Compagnie Affable

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Brief Interviews with Hideous Men : le monologue de Ryan

Brief Interviews with Hideous Men John Krasinski film.pngBrief Interviews with Hideous Men est d’abord un recueil de nouvelles de l’auteur américain David Foster Wallace. Dans l’adaptation réalisée par John Krasinski, Sara Quinn (Juliann Nicholson) étudie les effets du mouvement féministe sur les comportements amoureux de la gent masculine à travers de nombreux entretiens. Son 20ème sujet d’étude (joué par John Krasinski) est en fait son ex, Ryan. Il va se lancer dans un long monologue expliquant comment il a pris conscience d’être un prédateur sexuel… (vous trouverez l’extrait vidéo du film et le texte original en anglais sous cette traduction en français).

Je sais ce que tu peux penser de tout ça, j’imagine bien le genre de jugements qui te traversent déjà l’esprit, mais si tu veux le fin mot de cette histoire, je n’ai qu’une seule option devant moi, je dois être complètement sincère.

Oui, je l’ai ramassée dans un concert. Tout simplement. Facile à repérer, c’était le stéréotype de la nana qui ne mange que du granola. Une hippie, quoi. Elle avait toute la panoplie pour réussir un casting : sandales, cheveux longs et brillants, soutien financier des parents, méprisés pour autant, pseudo-religion d’inspiration orientale au nom imprononçable… Bref, je t’avoue qu’elle rentrait parfaitement dans ma catégorie « coup d’un soir », tant pis pour le politiquement correct, et que mon intérêt pour elle était uniquement motivé par son physique. Oui, elle était belle. Elle était sexuellement attirante. Elle était sexy. Ne va pas chercher plus loin. Et vu mes expériences passées avec le genre granolavore, j’avais sûrement prévu un « coup d’un soir » pour éviter de lui parler plus d’une soirée. Que tu approuves ou non mon attitude, nous serons d’accord pour dire que tu la comprends. Et il y avait un seul obstacle. Comme un sentiment de mépris, tu vois. Le dégoût qu’on éprouve en se rapprochant tranquillement de son poncho, en créant l’illusion de complicité qui va permettre de passer la nuit avec elle… C’est dingue, on s’en veut presque que ce soit si facile. Comment ne pas se rendre compte qu’on les utilise, ces filles-là ? C’est si facile de se faire passer pour leur âme soeur. Sans rire, on devinerait mot pour mot ce qu’elles s’apprêtent à dire.

Bref. On se retrouve chez moi, elle commence à me parler de ses convictions religieuses, des théories de sa secte obscure sur les champs énergétiques et sur la connexion des âmes, connexion qui s’obtient à travers ce qu’elle appelle la « concentration« … Et là, elle se met à me raconter une histoire qui lui est arrivée en faisant du stop : elle est sur le bord de la route, une voiture arrive, et, à l’instant où elle monte, elle comprend qu’elle a fait une grave erreur… Elle n’a pas sorti les violons, elle m’a simplement dit qu’elle était paralysée par la peur. Apparemment, il y avait quelque chose de terrifiant dans le regard du conducteur, et, tout de suite, elle a senti que cet homme avait l’intention de la violer sauvagement, de la torturer, et de la tuer… C’est pour ça qu’elle n’a pas été surprise de voir le type prendre une route déserte avant de lui révéler ses intentions réelles. Elle savait déjà que son corps mutilé serait découvert quelques jours plus tard, par un botaniste amateur ou par un garde forestier. A moins qu’elle n’arrive à établir une connexion avec l’âme de cet homme, en concentrant toute son attention sur ce psychopathe, et en le considérant non pas comme une menace directe, mais comme une belle âme torturée. Oui, nous sommes d’accord, ce n’est rien qu’une énième variante du vieux refrain « l’amour vaincra », mais essaie de contenir ton cynisme un instant, et considère un peu le courage et la force de conviction que demandent un tel effort. Imagine ce qu’elle a pu ressentir à ce moment-là, ce que n’importe qui aurait ressenti à sa place, imagine ta réaction d’enfant terrorisé… Ce malade nous aurait tous pétrifiés de peur par sa simple volonté de faire du mal.

Donc, elle est dans la voiture et elle comprend qu’elle doit mener le combat le plus terrible de sa vie spirituelle. Alors, elle plonge son regard droit dans l’oeil du psychopathe et elle tente de le maintenir directement sur lui, sans faiblir une seconde. Et sa « concentration » commence à porter ses fruits. Petit à petit, le conducteur arrête de gueuler, et une tension silencieuse vient remplir l’habitacle. Elle se force à ne pas pleurer, à ne pas implorer sa pitié, et à se concentrer pour entrer en sympathie avec lui. Et je dois dire qu’à ce moment de l’histoire, je ressens une pointe de tristesse pour la première fois, parce que je me rends compte que je me mets à admirer certaines de ses qualités, les mêmes qualités dont je me moquais quand je la draguais un peu plus tôt dans le parc… Puis, il lui demande de sortir de la voiture et de s’allonger sur le sol. Elle n’hésite pas, elle ne gémit pas non plus. Elle vient d’atteindre un niveau de concentration encore plus intense. Elle entend les cliquetis du moteur qui refroidit, les abeilles, les oiseaux. Imagine les oiseaux qui chantent en toute liberté, à quelques mètres de toi, tandis que ta bouche à toi est collée contre la terre, imagine un peu la tentation de désespoir… Et dans cet état extralucide, elle sent que le psychopathe a eu exactement la même intuition, au même moment. Quand il s’approche d’elle et la tourne vers lui, elle aperçoit des larmes qui coulent sur son visage. Il ne lui faut aucun effort de volonté pour tenir dans ses bras cet homme qui pleure, et qui la viole. Elle l’a simplement regardé avec amour, droit dans les yeux, du début à la fin.

Elle est restée toute la journée où il l’avait laissée, à pleurer sur des mottes de terre, pleine de gratitude pour ses convictions religieuses. Et bien, je vais te le dire sans honte, je me suis à pleurer moi aussi à la fin de cette histoire. Sans bruit, mais j’ai pleuré. Elle avait appris plus de choses sur l’amour au contact de ce pervers sexuel que dans tout son parcours spirituel. Et à ce moment précis, j’ai réalisé que je n’avais jamais aimé personne. Elle avait touché le point faible de ce psychopathe. Cet homme était terrifié à l’idée de révéler son âme à un autre être humain.

Quelle différence avec un homme qui repère une jolie fille dans un concert et qui s’ingénie à passer la nuit avec elle ? Qui se contente de prêter son briquet et de discuter une heure après un coït ? En donnant l’impression d’être intéressé, alors qu’il s’apprête justement à donner un faux numéro de téléphone et à ne jamais la contacter… Aucune différence. Ce comportement froid et cruel n’a qu’une seule explication : cet homme est terrifié par la connexion spéciale qu’il vient de faire naître chez sa victime.

Je crois qu’on ne peut pas être plus sincère. Evidemment, tu savais déjà ce que tu voulais savoir. Et ce sourire de circonstance m’indique que tu es en train d’émettre tout un tas de jugements. Tu n’es pas la seule psychologue ici, tu sais. Et tu sais quoi, d’ailleurs ? C’est grâce à l’influence de cette fille qu’aujourd’hui je ressens plus de tristesse pour toi que de colère. Oui, son histoire a eu un impact profond sur moi, je ne me lancerai pas dans une description détaillée, mais est-ce que tu imagines ce que j’ai pu ressentir après ce qu’elle m’a raconté ? Je vois ses sandales dans un coin de la pièce, et je me souviens de tout ce que j’ai pu penser d’elle quelques heures avant. Je prononce son nom, « Quoi ? », elle me demande, et, à nouveau je prononce son nom… Non, je n’ai pas honte. Je me fous de ce que tu peux penser de tout ça maintenant. Est-ce que tu comprends pourquoi je ne pouvais pas la laisser partir après ça ? Je… Je me suis agrippé à sa jupe, et je l’ai suppliée de ne pas partir. Je l’ai regardé sortir en refermant doucement la porte derrière elle, elle a traversé le couloir pieds nus, et je ne l’ai jamais revue. Peut-être qu’elle était superficielle, peut-être qu’elle n’était pas très maligne, mais ça n’avait aucune importance ! Tout le reste n’avait aucune importance ! Elle avait toute mon attention. Je suis tombé amoureux d’elle. J’ai cru qu’elle pourrait me sauver. Oh, je sais très bien ce que tu penses, tu as ce regard que je connais si bien imprimé sur le visage. Et je sais ce que tu penses. Alors, vas-y, pose ta question. C’est maintenant ou jamais. Oui, j’ai bien dit : « J’ai cru qu’elle pourrait me sauver. » Alors, vas-y, pose ta question. Dis quelque chose ! Je suis complètement nu devant toi. Juge-moi, espèce de pute. Tu es contente maintenant ? Tu as ce que tu voulais, hein ? Tu peux être contente parce que je n’en ai rien à foutre de ton jugement. Je sais qu’elle en était capable, et je sais que je l’aimais. Voilà. Fin de l’histoire.

I’m aware of how all this sounds and can well imagine the judgments you’re forming, but if I’m really to explain this to you, then I have no choice but to be candid.

Yes, it was a pickup. Plain and simple. And she was what one might call a granola cruncher. A hippie. And she was straight out of Central Casting: the sandals, flamboyantly long hair, financial support from parents she reviled, and some professed membership in an apostrophe-heavy Eastern religion that I would defy anyone to pronounce correctly. Look, I’ll just bite the political bullet and confess that I classified her as a strictly one-night objective. And that my interest in her was due almost entirely to the fact that, yes, she was pretty. She was sexually attractive. She was sexy. And it was really nothing more complicated or noble than that. And having had some prior dealings with the cruncher genus, I think the one-night proviso was due mostly to the grim unimaginability of having to talk with her for more than one night. Whether or not you approve, I think we can assume you understand. And there’s something in the way – I mean, a near contempt, in the way that you can casually saunter over to her blanket and create the sense of connection that will allow you to pick her up. And you almost resent the fact that it’s so goddamn easy. I mean, how exploitative you feel that it is so easy to get this type to regard you as a kindred soul. I mean, you almost know what’s gonna be said before she even opens her mouth.

Okay, so now there we are in my apartment, and she begins going on about her religious views. Her obscure denomination’s views on energy fields and connections between souls via what she kept calling ‘focus.’ And in response to some sort of prompt or association, she begins to relate this anecdote. And in the anecdote, there she is, hitchhiking. Well, she said she knew she made a mistake the moment she got in the car. Her explanation was that she didn’t actually feel any energy field until she had shut the car’s door and they were moving – at which point it was too late. And she wasn’t melodramatic about it, but she described herself as literally paralyzed with terror. It was something about his eyes. She said she knew instantly in the depths of her soul that this man’s intentions were to brutally rape, torture, and kill her. And that by the time the psychotic had exited into a secluded area and actually said what his true intentions were, she wasn’t the least bit surprised because she knew that she was going to be just another grisly discovery for some amateur botanist or scout troupe a few days later – unless she could focus her way into a soul connection that would prevent this man from murdering her. I mean to focus intently on this psychotic as an ensouled and beautiful, albeit tormented, person in his own right, rather than merely as a threat to her. And I’m well aware that what she is about to describe is nothing more than a variant of the stale, old love-will-conquer-all, but for the moment, just bracket your contempt and try to see what she actually has the courage and conviction to really attempt here.

Because imagine what it must have felt like for her. For anyone. Contemplate just how little-kid-level scared you’d be that this psychotic could bring you to this point simply by wishing it. And now here she is in the car, and she’s realizing that she’s in for the biggest struggle of her spiritual life. She stares directly into the psychopath’s right eye and wills herself to keep her gaze on him directly at all times. And the effects of her focus, she says that when she was able to hold her focus, this psychopath behind the wheel would gradually stop ranting and become tensely silent. And she wills herself not to weep or plead, but merely to use focus as an opportunity to empathize. And this was my first hint of sadness in listening to the anecdote as I found myself admiring certain qualities in her story that were the same qualities I had been contemptuous of when I first picked her up in the park!

And then he asked her to get out of the car and lie prone on the ground. And she doesn’t hesitate or beg. She was experiencing a whole new depth of focus. She said she could hear the tick of the cooling car, bees, birds. Imagine the temptation to despair in the sound of carefree birds only yards from where you lay breathing in the weeds. And in this heightened state, she said she could feel the psychotic realizing the truth of the situation at the same time she did. And when he came over to her and turned her over, he was crying. And she claimed it took no effort of will to hold him as he wept, as he raped her. She just stared into his eyes lovingly the entire time. She stayed where he left her all day in the gravel, weeping, and giving thanks to her religious principles. She wept out of gratitude, she says. Well, I don’t mind telling you, I had begun to cry at this story’s climax. Not loudly, but I did. She had learned more about love that day with the sex offender than in any other stage of her spiritual journey. And I realized in that moment that I had never loved anyone before. She had addressed the psychotic’s core weakness. The terror of a soul-exposing connection with another human being.

Nor is any of this all that different than a man sizing up an attractive girl at a concert and pushing all the right buttons to induce her to come home with him. And lighting her cigarettes and engaging in an hour of post-coital chit-chat. Seemingly very intent and close. But what he really wants to do is give her a special disconnected telephone number and never contact her again. And that the reason for this cold and victimizing behavior is that the very connection that he had worked so hard to make her feel terrifies him.

Do you see how open I’m being with you here? Well, I know I’m not telling you anything you haven’t already decided that you know. I can see you forming judgments with that chilly smile. You’re not the only one who can read people, you know. And you know what? It’s because of her influence that I am more sad for you than pissed off. Because the impact of this story was profound and I’m not even gonna begin to describe it to you. Can you imagine how any of this felt? To look at her sandals across the room on the floor and remember what I had thought of them only hours before. And I’d say her name and she’d say ‘What?’ and I’d say her name again. Well, I’m not embarrassed. I don’t care how this sounds to you now. I mean, can you see how I could not just let her go after this? I just, I grabbed onto her skirt and I begged her not to leave. And then I watched her gently close the door and walk off barefoot down the hall, and never seeing her again. But it didn’t matter that she was fluffy or not terribly bright! Nothing else mattered! She had all of my attention – I had fallen in love with her! I believed that she could save me. Well, I’m aware of how all this sounds, I can see that look on your face. And I know you. And I know what you’re thinking. So ask it. Ask it now, this is your chance. ‘I believed she could save me,’ I said. Ask it now. Say something! I stand here naked before you. Judge me, you bitch. You happy now? You all worn out? Well, be happy because I don’t care. I knew she could and I knew I loved. End of story.

Brief Interviews with Hideous Men, John Krasinski (2009), « Subject #20 Monologue« . Si vous cherchez d’autres monologues pour homme dans le genre, le livre qui a inspiré le film est disponible sur ce lien : 

Brief Interviews with Hideous Men – David Foster Wallace

Voir aussi notre liste de textes et de scènes issus du théâtre, du cinéma et de la littérature (pour une audition ou pour le plaisir)

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