La Compagnie Affable

La Compagnie Affable partage les grands textes du théâtre, de la littérature, de la poésie et du cinéma.

Les Réformes : monologue comique de Georges Feydeau

L'art de dire le monologue Coquelin

Couverture de L’Art de dire le monologue par les frères Coquelin (1884)

Voici un monologue comique pour homme écrit par Georges Feydeau en 1885, et dit à l’époque par un spécialiste du genre, l’acteur Coquelin Cadet (vous pouvez voir les deux frères sur la gravure ci-dessus). Le thème est toujours d’actualité…

Voulez-vous voir un député regardez-moi ! C’est demain que je suis élu… ou blackboulé… Mais ça, c’est la seule chose que j’aie à craindre ; vous voyez que j’ai des chances.

D’ailleurs j’ai des affiches… tout dépend des affiches, dans les élections. Il y a mon nom… en grosses lettres… avec mon portrait… pour ceux qui ne savent pas lire. Et en dessous : « Candidat du parti de ses électeurs !  » Comme cela il n’y aura pas de mécontents. Puis, partout, des calembours… pour faire rire les électeurs ! Parce que, quand on a les rieurs de son côté, vous savez… ! Enfin, en bas, j’ai lancé cette phrase qui n’a l’air de rien : « Votez, pour moi, c’est votre intérêt à tous ! « … Et vous comprenez bien qu’on n’est pas assez bête pour voter contre son intérêt ! Par conséquent, vlan ! ça y est : je suis élu !

Et d’abord, je réforme tout ! Je suis pour la réforme, moi ! D’ailleurs il parait que ça se voit sur ma figure : Quand j’ai passé mon conseil de révision, le médecin-major a dit tout de suite : « Voilà un homme qui est pour la réforme !  » Eh bien, je ne lui avais rien dit, moi ! Voilà ce que c’est que d’être physionomiste ! Eh ! bien alors : Vling ! vlan ! réformons !

Ainsi, tenez, la révision, puisque nous en parlons, la fameuse révision ! Qu’est-ce que c’est ? On veut réformer la Constitution ! C’est parfait ! je ne la connais pas, moi, cette Constitution ; mais il est évident qu’elle a besoin de réparations parce qu’il n’est pas de si bonne Constitution qui ne se détériore avec le temps. Alors il s’est agi de s’entendre. C’est pour cela qu’on a réuni le Congrès… et on n’a rien entendu du tout ! On a crié si fort, qu’il n’y a que les sourds qui ont entendu quelque chose, et que ceux qui entendaient en sont revenus sourds. Eh ! bien, pendant qu’on criait, je l’ai trouvé le remède ; je l’ai trouvé dans le journal. Pour les constitutions faibles, demander le fer Bravais ! Eh bien, voilà votre affaire ! le fer ! tout le monde aux fers ! C’est le seul moyen d’avoir un peuple libre et indépendant. Eh ! bien, alors, vling ! vlan ! réformons !

Domaine public – Texte retraité par Libre Théâtre 1

à M. Philippe Gille.

Mais non, au lieu de ça, on s’occupe à des bêtises… tenez, par exemple : le divorce ! Mais c’est indécent, le divorce ! c’est une excitation à la débauche !… D’abord la loi dit que la femme doit suivre son mari… Eh ! bien, si elle divorce, elle ne peut pas le suivre, ou bien alors ça devient un crampon, et puis, ce n’est pas la peine ! Non ! le mariage doit être indissoluble, seulement il faut choisir des épouses sérieuses. Ainsi, si c’était moi, je défendrais de prendre ses femmes chez les jeunes filles… il n’y aurait que les veuves qu’on pourrait épouser, ce serait le seul moyen d’être heureux en ménage. C’est à ce point qu’on me dirait : « Tu vas épouser mademoiselle…, qui n’est pas veuve !  » Quand ce serait ma propre fille, je ne l’épouserais pas… Eh ! bien, alors, laissez-moi donc tranquille avec votre divorce. Vling ! vlan ! réformons !

Je vous dis que tout est dans le marasme ! Tenez ! le théâtre ! on dit toujours : « Il n’y a plus d’auteur !  » Eh ! bien, ça n’est pas vrai ! La vérité, c’est qu’il n’y a plus de pièces ! Le reste importe peu : qu’on nous donne des pièces, et l’on ne s’apercevra même pas qu’il n’y a plus d’auteurs. Ne croyez pas, au moins, que je tienne à les défendre, les auteurs ! Les trois quarts sont des nullités ! Je sais ce que c’est, moi, j’en suis ! J’ai fait une pièce ; elle s’appelait : On fait Relâche ! Le titre était médiocre ! je n’ai jamais pu avoir un chat ! n’empêche que je l’ai portée à la Comédie-Française ! Là, j’ai été reçu immédiatement… il n’y a que ma pièce qui n’a pas été reçue. Alors je l’ai fait jouer en province. Elle a tout de même rapporté dix mille francs à son directeur… ma parole ! c’est moi qui les ai payés.

Eh ! bien, à côté de cela, on a joué les Précieuses ridicules ! Une pièce d’un rococo ! On dirait que cela a été fait, il y a au moins quarante ans ! Ça a eu un succès fou ! pourquoi ? parce que c’est indécent. Voulez-vous que je vous dise : Aujourd’hui la nouvelle école va trop loin. Eh ! bien, alors ? Vling ! vlan, réformons !

Tenez, c’est comme les acteurs ! Eh ! bien je les supprimerais, les acteurs ! Ce sont eux qui tuent le théâtre ! Oui, mais osez donc lancer ça ! tout le monde vous arrachera les yeux : « Ah ! monsieur ; comment pouvez-vous dire ça, les acteurs ! ils déclament si bien !  » Eh ! bien, quoi, c’est bien malin ! Mais j’en ferais autant moi,… si j’avais du talent ! Et puis le grand tort aujourd’hui ; c’est de faire de rôles pour les acteurs. C’est idiot ! Aussi sortez-les de là : Bonsoir ! Tenez Sarah- Bernhardt dans Phèdre ! mon Dieu ! elle est très bien, ça va sans dire… mais il est évident que chose… machin, l’auteur, a écrit cela pour elle. Mais qu’elle joue donc… tenez, rien qu’un des rôles de Dumaine ! vous verrez comme elle paraîtra maigre à côté ! Et c’est comme ça pour tous ! Votre Judic par exemple ! vous lui trouvez du talent, vous ? Mais est-ce qu’elle existe Judic ? Ah ! bien, si vous aviez vu Talma ! Non, je vous dis, il n’y a encore que cela : Vling, vlan, réformons !

Comme pour l’armée ! la loi de trois ans : je la repousserais. En principe, pour être plus tard un bon citoyen, il faudrait rester soldat au moins toute sa vie. Autrefois, quand il avait des guerres de Cent ans, est-ce que les soldats ne restaient pas tous les cent ans sous les drapeaux ? Eh ! bien alors, de quoi se plaint-on ? Ah par exemple, si vous voulez une armée, avant tout il ne faut pas l’envoyer à la guerre…, parce que la guerre, ça la détruit ! Mais tenez ! envoyez donc plutôt le civil, lui qui ne fait rien ! Dame ! enfin, c’est indiqué !

Oui, mais tout ça, c’est une raison pour que ce soit rejeté. La Chambre votera peut-être, mais les sénateurs repousseront ; — ils repoussent toujours, les sénateurs. Ce n’est pas comme leurs cheveux ; Aussi, moi, j’ai eu une idée de génie : je voudrais qu’on transportât les députés au Sénat, et les sénateurs à la Chambre ; comme cela les sénateurs seraient toujours d’accord avec la Chambre et la Chambre avec le Sénat ! Vlan !

Voir notre liste de textes et de scènes issus du théâtre, du cinéma et de la littérature (pour une audition ou pour le plaisir)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Information

Cette entrée a été publiée le 7 juin 2017 par dans Audition / Casting, Théâtre, et est taguée , , , , , , , , .
%d blogueurs aiment cette page :