La Compagnie Affable

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Ancien malade des Hôpitaux de Paris : monologue « gesticulatoire » de Daniel Pennac

Olivier Saladin Ancien malade des hôpitaux de Paris Daniel Pennac

Olivier Saladin dans la pièce Ancien malade des hôpitaux de Paris de Daniel Pennac

Dans un long monologue truculent (« gesticulatoire » dit l’auteur), le Docteur Gérard Galvan, ancien interne des Hôpitaux de Paris, revient sur une folle nuit aux urgences…

GALVAN : Vingt ans de ça, jour pour jour. J’étais de garde aux urgences du CHU Postel-Couperin. C’était un dimanche et la nuit allait son train d’enfer : accidents domestiques, infections éruptives, suicides avortés, avortements ratés, cuites comateuses, infarctus, épilepsies, emboies pulmonaires, coliques néphrétiques, enfants bouillants comme des assiettes, automobilistes en compote, dealers poinçonnés, clodos cherchant logis, femmes battues et maris repentants, adolescents envapés, adolescentes catatoniques… Les urgences d’un dimanche soir, quoi, et par nuit de pleine lune, qui plus est. Tout ce beau monde refusait le lundi matin avec les moyens du bord, et moi, comme d’habitude, je piquais, j’obturais, je ponctionnais, je reboutais, je cousais, j’agrafais, je sondais, je méchais, je drainais, je pansais, j’accouchais, il m’arrivait même de prévenir et de dépister ! En un mot, je dispensais. J’étais à moi seul un dispensaire. Je remplaçais Pansard, Verdier, Samuel, Desonge : « On te revaudra ça, Galvan…» « Laissez tomber, les gars, c’est de bon cœur. » (Tous mandarins, aujourd’hui.) Les plus naïfs voyaient en moi un FFI idéaliste, à sept billets par mois et quatre-vingts heures la semaine, au détriment de ma santé, de ma jeunesse, de ma carrière, de ma vie privée. Ah, pardon, définition : FFI, Faisant Fonction d’Interne. Ma famille, tous toubibs depuis Molière – la médecine est la première des maladies héréditaires –, me trouvait exemplaire. Mon père m’imaginait en archange terrassant le cancer de la lymphe : « L’hématologie, Gérard, c’est ta voie ! » Je laissais aller l’imagination du père et j’allais de mon côté ; je savais bien que je ne serais jamais l’homme d’une seule spécialité. Ma spécialité à moi, ce serait l’urgence : tous les maux de l’homme, les maux de tous les hommes, autant dire toutes les spécialités. Le champion de la Médecine Interne, voilà ce que je voulais devenir. Vous me direz que c’était une ambition plus qu’honorable… Non ? Si ? Hein ?
Eh bien, vous vous trompez. En fait, je ne rêvais qu’à une chose… J’ose à peine vous dire laquelle, tellement c’est… à n’y pas croire ! Je rêvais à ma future carte de visite, monsieur ! Sans blague. Une véritable obsession. Je ne pensais qu’au jour où je pourrais dégainer une carte de visite à faire pâlir tous les amateurs de cartes. C’était ça, au fond, mon grand projet ! Françoise épousait mon ambition et j’allais épouser Françoise. Elle aussi était fille de toubib. À nous deux on comptait en fabriquer quatre ou cinq de mieux. En attendant, Françoise travaillait le design de ma carte. Elle ourlait des anglaises délicates, façon nrf : « Il te faut une carte de visite toute simple, Gérard, tu vas monter trop haut pour faire dans le clinquant ! » Elle était pour un bristol discret, infiniment respectable, venu de ces temps où le temps ne passait pas : « Voilà ce qu’il te faut, Gérard ! » C’est peu dire que je rêvais de cette carte. Dans mon imagination, elle se déployait comme un étendard dont l’ombre effaçait mes collègues et couvrait tout le champ médical :

PROFESSEUR GÉRARD GALVAN. Médecine Interne.

Un jeune con, en somme. Je n’avais pas encore creusé mes fondations que je me prenais déjà pour ma statue.
Donc, ce fameux dimanche de pleine lune, j’étais de garde au CHU Postel-Couperin à traiter chaque malade comme un échelon. Un coup de pompe ? Ma carte de visite était là pour me donner un coup de fouet. Je m’entraînais en douce à la sortir, sans rire ! Rien dans les mains, rien dans les poches, et hop ! L’honorable bristol entre le médius et l’index : Professeur Galvan.
– Allongez-vous, madame. Voilààà.
 (Et rien d’autre que médecine interne.) 
– Non, mademoiselle, vous avez eu raison de l’amener, c’est sérieux, un panaris ! C’est votre petit frère? Comment tu t’appelles, bonhomme ? (Une majuscule à Médecine, peut-être, et une autre à Interne. Voir…) Pendant que je me penche sur un impétigo, Éliane se pointe avec l’habituel motard du périphérique. Il a son oreille dans sa poche et son bras dans son sac à dos. – Chirurgie, Éliane, tout de suite ! (Et rien qu’un numéro de téléphone. Sur la carte. Pas d’adresse. Juste le téléphone.) – Prenez bien vos antibiotiques, monsieur Machin. N’arrêtez pas avant la fin, surtout. Éliane, à qui le tour, ma grande ? – Une crise d’asthme ici, mais ce monsieur là-bas attend depuis longtemps. (Ou le mail, peut-être, oui, c’est mieux, juste le mail. Galvan.medint@hosto.fr.)
Voilà, j’avais pris les urgences à neuf heures ce dimanche matin, Fatima avait remplacé Gisèle, Éliane avait pris le relais de Fatima, et, en me dirigeant vers le «monsieur là-bas», je me demandais si un carton Lacermois ne serait tout de même pas plus présentable, pour la pulpe du doigt, qu’un Adventis 12. Un merdaillon, je vous dis, voilà ce que j’étais.
– Qu’est-ce qui vous amène, monsieur ?
 Le monsieur n’avait ni âge ni ambition. Je l’avais repéré du coin de l’œil, depuis un bon bout de temps. Sans défense. Il avait laissé tous les autres urgents le doubler. Ce qui l’amenait ? Il ne se sentait pas très bien. – Je ne me sens pas très bien. Le teint était pâle, la voix était neutre, le ton las, le profil bas. Il ne se sentait pas très bien. Sans aller trop mal. Le genre qui horripilait Éliane. Elle savait trop qu’on le reverrait. « Bon Dieu, Galvan, c’est un service d’urgence, ici, on n’est pas SOS Machin ! » En me penchant sur le monsieur, j’ai glissé : « Éliane, son urgence c’est ta douceur, il a un besoin de maman. » Vous ne vous sentez pas très bien… – Voyons un peu ça… Retroussez votre manche, s’il vous plaît… Il retrousse. Pendant que son pouls bat d’un rythme pépère entre mes doigts, l’asthmatique, sur le banc d’en face, vire à l’indigo. – Excusez-moi… La plupart des asthmatiques, eux, ont une mère, ça vient de là. L’asthme est une vraie maman. (Toujours à propos de pulpe, veiller au relief de l’impression ! Je dis bien l’impression. Une carte gravée. Pas lisse. Ni un de ces cartons emboutis qui veulent donner le change. Non. Gravure ! Gravure ! Quand j’en ai parlé à Françoise elle a levé les yeux au ciel tellement ça allait de soi.) Après l’asthmatique, on a eu droit à un délirium pittoresque, avec chapelet de vérités tonitruantes, pas si connes, d’ailleurs. Ont suivi toutes les urgences prioritaires que peut vous envoyer une nuit de pleine lune quand on s’imagine avoir déjà traité les urgences absolue. Et puis, vers deux heures du matin, la source s’est tarie. Le couloir était presque vide. Ça sentait bon la pause-café. C’est le moment que le « monsieur là-bas » a choisi pour s’effondrer…
Il est tombé sans défense, la tête la première. Une gifle sur le carrelage. Le cuir chevelu n’a pas résisté. À l’auréole immobile que lui faisait son sang, je l’ai cru mort. Rien ne bougeait quand je suis arrivé à lui. La flaque ne s’élargissait pas. Il gisait dedans, crispé autour de son abdomen, comme une araignée de maison secondaire. – Merde. Aujourd’hui encore, c’est le premier souvenir que j’en ai : la certitude de sa mort. – Et merde… Brillant début pour le champion de la Médecine Interne ! Un homme qui poireautait depuis des heures dans mon couloir venait de tomber raide mort sous les yeux d’Eliane, de Mme Boissard, l’aide-soignante, et d’une patiente qui cesserait d’être anonyme dès qu’il s’agirait de témoigner contre le médecin de garde : « Tranquillement occupé à se faire un café, alors que le monsieur disait qu’il ne se sentait pas très bien – si, si, je l’ai entendu ! –, même qu’il allait décéder ! » Non, le coeur battait encore. Et le sang coulait. On l’a transporté jusqu’à la table d’examen sans arriver à le déplier. L’oeil hagard, le corps verrouillé sur une douleur qui n’annonçait rien de bon. – Détendez-vous ! hurlait Eliane en suturant la plaie du front, pendant que je palpais du béton. Il ne se détendait pas. Ventre météorisé à en éclater, fermeture complète. – Depuis combien de temps n’êtes-vous pas allé à la selle ? – Je ne me sens pas très bien. Le dernier degré de la fermentation, un homme sur le point d’exploser. – Quand avez-vous pété pour la dernière fois ? Arrêt des matières et des gaz… Cent contre un qu’il nous faisait une occlusion intestinale suraigüe ! Palpitation des narines, réduites à du papier d’Arménie. – Eliane, appelle Angelin ! Dis-lui que j’arrive avec l’urgence des urgences ! On s’est précipités, moi et mon obstrué, sur le lino de la panique. J’avais fait graisser les roues de nos chariots, pour qu’ils ne filent pas en crabe comme des caddies d’aéroport. En passant devant la dame du couloir, j’ai crié, par-dessus mon épaule : – Après, tu t’occuperas de Madame ! Va pas mourir, toi, surtout, te dénoyaute pas en cours de route, Angelin va te sortir de là, c’est un cadre de la Viscérale, il a tendance à se prendre pour sa carte de visite : « Professeur Louis-Frédéric Angelin, DFMP, AIHP, CCA, Chirurgie Viscérale, Juste en face de l’Elysée ». Mais c’est le roi du mou, je te le jure ! Accroche-toi, je cours pour toi, je connais bien Angelin, même s’il pionçait comme un sonneur quand Eliane l’a appelé, tu peux être sûr qu’il nous attend à la porte de l’ascenseur, le doigt pointé vers le bloc opératoire. Tout juste. Angelin nous attendait avec son chapelet de questions, qu’il a déroulé en courant vers le bloc, à côté de la civière. – Il y a une défense ? – Du béton. – Transit ? – Aucun. – Depuis ? – Allez savoir… – Il picole ? – Pas l’impression. – Il a mangé ? – Sais pas. – Vomi ? – Pas chez nous. – Fièvre ? – Non plus. C’est évidemment le moment que notre verrouillé a choisi pour restituer par le haut une bonne semaine de menus divers pendant que sa température grimpait au rouge vif comme s’il était à lui-même son propre thermomètre. – Vous avez vu sa langue, Galvan ? Bravo pour le diagnostic ! Une langue blanche et de bois, pointée comme un doigt qui accuse. – Allez réveiller Placentier, on opère. Le téléphone d’Eliane ayant anticipé, Placentier, l’anesthésiste, courait vers moi pendant que je courais vers lui. On cavalait tous les deux vers le bloc, lui en ficelant son froc, moi en me demandant ce qu’Angelin avait voulu dire à propos de mon diagnostic. C’était de l’Angelin tout craché, ce genre de flou. « Bravo pour le diagnostic, Galvan ! » Impossible de savoir s’il vous chambrait ou s’il vous félicitait. On perdait plus de temps à analyser le ton de sa voix que les graphiques des malades. Après tout, je m’en fous, me dis-je en transbahutant notre patient sur la table et en le déshabillant. Pourvu qu’il le sorte de là…
– Son bilan, vite, j’opère ! Électro ! Groupe sanguin ! Angelina parlait déjà derrière un masque. Placentier collait les pastilles sur un torse de poulet. – Galvan, vous ferez office d’infirmière. L’infirmière Galvan n’avait pas attendu cette promotion pour déplier les bras du malade, passer le coton d’alcool dans la saignée du coude et rabattre un drap sur son corps en fusion. – Magnez-vous, j’ouvre tout de suite. Et, comme si je ne connaissais pas la musique : – Laparotomie, a lâché Angelin sur le ton du professeur que je rêvais de devenir… Laparotomie exploratrice, a précisé Angelin, son regard par-dessus son masque. Débouche-le, c’est tout ce qu’on te demande, marmonnai-je en garrottant un biceps fondu. Il avait de toutes petites veines, mon patient… d’un bleu extraordinairement ténu… Le yeux de Placentier couraient sur les cimes de l’électro. – Bon, ça va, le coeur est en état de marche. Plutôt relax, même. – Je pique, dis-je. – Ne vous inquiétez pas, dit Angelin au malade, nous allons vous endormir. Virez-moi ce drap, Galvan. Ce que j’allais faire, quand le drap s’est gonflé. Sas ostentation d’abord, brise marine, régulière douceur des alizés, ronde voile au coeur du Pacifique, le drap se gonflait… – Qu’est-ce que c’est que ça ? Pour toute réponse, une déflagration a jeté Angelin deux pas en arrière. Le drap a pris des proportions de montgolfière, puis le clairon s’est fait entendre. « ça », mon cher Angelin, c’est un pet ! Notre homme pétait ! Voilà ce qui se passait. Il lâchait enfin son air, nom de Dieu ! D’un coup d’un seul. Le pet de la libération ! Le clairon de la décharge ! Un mois d’ouragan expulsé ! Débouché ! Sauvé ! Le clairon a cédé la place à la trompette de la victoire, qui s’est faite hautbois, le hautbois s’est affiné en flûte, la flûte s’est aiguisée en fifre, le tout en d’aimables circonvolutions qu’autorisent six mètres cinquante d’intestins raccordés à un gros côlon qui se débonde. Il se peut que j’exagère, que le drap ne se soit pas envolé, mettez l’image sur le compte de mon soulagement, mais comme – dans mon souvenir tout au moins – le drap retombait en planant, je me suis avisé qu’il venait de se passer une chose infiniment plus surprenante que la guérison subite de mon patient, un événement, ou plutôt un non-événement bien plus stupéfiant : pendant tout ce temps je n’avais pas pensé une seule fois à ma carte de visite !

Monologue comique pour homme extrait de la pièce de théâtre Ancien malade des hôpitaux de Paris de Daniel Pennac (2012). N’oubliez pas qu’il est impossible de travailler un texte sans l’œuvre complète. Vous pouvez trouver le livre sur ce lien : Ancien malade des hôpitaux de Paris – Daniel Pennac

Voir aussi notre liste de textes et de scènes issus du théâtre, du cinéma et de la littérature (pour une audition, pour le travail ou pour le plaisir)

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