La Compagnie Affable

Textes & Scènes de Théâtre / Dialogues de Cinéma / Séries / Littérature / Philo / Poésie…

Indiana de George Sand : la déclaration d’amour de Raymon

Les Enfants du siècle Benoît Magimel Alfred de Musset Juliette Binoche George Sand

Benoît Magimel (Alfred de Musset) et Juliette Binoche (George Sand) dans Les Enfants du siècle (1999).

Indiana est le premier roman de George Sand. Son héroïne éponyme est une jeune femme de dix-neuf ans, mariée à un vieux militaire à la retraite incapable de l’aimer. Indiana dépérit lentement. Sa fragile beauté et son innocence font chavirer le coeur du fougueux Raymon de Ramière. Ce dernier n’hésite pas à braver les convenances, et la colère du mari, le Colonel Delmare. Dans cette scène très romantique, il s’introduit chez la tante d’Indiana, partie à un bal sans sa nièce,qui est apparemment souffrante. En vérité, Indiana a feint d’être indisposée afin d’éviter de rencontrer Raymon… 

Raymon entre sans se faire annoncer. Indiana a le dos tourné à la porte, elle regarde tristement brûler les tisons. Raymond approche sans bruit sur le tapis sourds et moelleux. Il la voit pleurer. Lorsqu’elle tourne la tête, elle le trouve à ses pieds, s’emparant avec force de ses mains, qu’elle s’efforce en vain de lui retirer. 

RAYMON : Indiana, vous pleurez… Pourquoi pleurez-vous ?… Je veux le savoir.

INDIANA : Pourquoi le demandez-vous ? Je ne dois pas vous le dire…

RAYMON : Eh bien, moi, je le sais, Indiana. Je sais toute votre histoire, toute votre vie. Rien de ce qui vous concerne ne m’est étranger, parce que rien de ce qui vous concerne ne m’est indifférent. J’ai voulu tout connaître de vous, et je n’ai rien appris que ne m’eût révélé un instant passé chez vous, lorsqu’on m’apporta tout sanglant, tout brisé à vos pieds, et que votre mari s’irrita de vous voir, si belle et si bonne, me faire un appui de vos bras mœlleux, un baume de votre douce haleine. Lui, jaloux ! oh ! je le conçois bien ; à sa place, je le serais, Indiana ; ou plutôt, à sa place, je me tuerais ; car, être votre époux, madame, vous posséder, vous tenir dans ses bras, et ne pas vous mériter, n’avoir pas votre cœur, c’est être le plus misérable ou le plus lâche des hommes.

INDIANA, lui met la main sur la bouche : Ô ciel ! taisez-vous, taisez-vous, car vous me rendez coupable. Pourquoi me parlez-vous de lui ? pourquoi voulez-vous m’enseigner à le maudire ?… S’il vous entendait !… Mais je n’ai pas dit de mal de lui ; ce n’est pas moi qui vous autorise à ce crime ! moi, je ne le hais pas, je l’estime je l’aime !…

RAYMON : Dites que vous le craignez horriblement ; car le despote a brisé votre âme, et la peur s’est assise à votre chevet depuis que vous êtes devenue la proie de cet homme. Vous, Indiana, profanée à ce rustre dont la main de fer a courbé votre tête et flétri votre vie ! Pauvre enfant ! si jeune et si belle, avoir déjà tant souffert !… car ce n’est pas moi que vous tromperiez, Indiana ; moi qui vous regarde avec d’autres yeux que ceux de la foule, je sais tous les secrets de votre destinée, et vous ne pouvez pas espérer vous cacher de moi. Que ceux qui vous regardent parce que vous êtes belle disent en remarquant votre pâleur et votre mélancolie : « Elle est malade… », à la bonne heure ; mais, moi qui vous suis avec mon cœur, moi dont l’âme tout entière vous entoure de sollicitude et d’amour, je connais bien votre mal. Je sais bien que, si le ciel l’eût voulu, s’il vous eût donnée à moi, à moi malheureux qui devrais me briser la tête d’être venu si tard, vous ne seriez pas malade. Indiana, moi, j’en jure sur ma vie, je vous aurais tant aimée, que vous m’auriez aimé aussi, et que vous auriez béni votre chaîne. Je vous aurais portée dans mes bras pour empêcher vos pieds de se blesser ; je les aurais réchauffés de mon haleine. Je vous aurais appuyée contre mon cœur pour vous préserver de souffrir. J’aurais donné tout mon sang pour réparer le vôtre, et, si vous aviez perdu le sommeil avec moi, j’aurais passé la nuit à vous dire de douces paroles, à vous sourire pour vous rendre le courage, tout en pleurant de vous voir souffrir. Quand le sommeil serait venu se glisser sur vos paupières de soie, je les aurais effleurées de mes lèvres pour les clore plus doucement, et, à genoux près de votre lit, j’aurais veillé sur vous. J’aurais forcé l’air à vous caresser légèrement, les songes dorés à vous jeter des fleurs. J’aurais baisé sans bruit les tresses de vos cheveux, j’aurais compté avec volupté les palpitations de votre sein, et, à votre réveil, Indiana, vous m’eussiez trouvé là, à vos pieds, vous gardant en maître jaloux, vous servant en esclave, épiant votre premier sourire, m’emparant de votre première pensée, de votre premier regard, de votre premier baiser…

INDIANA : Assez, assez ! Ne me parlez pas ainsi, à moi qui ne dois pas être heureuse ; ne me montrez pas le ciel sur la terre, à moi qui suis marquée pour mourir.

RAYMON : Pour mourir ! (Il la saisit dans ses bras.) Toi, mourir ! Indiana ! mourir avant d’avoir vécu, avant d’avoir aimé !… Non, tu ne mourras pas ; ce n’est pas moi qui te laisserai mourir ; car ma vie maintenant est liée à la tienne. Tu es la femme que j’avais rêvée, la pureté que j’adorais ; la chimère qui m’avait toujours fui, l’étoile brillante qui luisait devant moi pour me dire : « Marche encore dans cette vie de misère, et le ciel t’enverra un de ses anges pour t’accompagner. » De tout temps, tu m’étais destinée, ton âme était fiancée à la mienne, Indiana ! Les hommes et leurs lois de fer ont disposé de toi ; ils m’ont arraché la compagne que Dieu m’eût choisie, si Dieu n’oubliait parfois ses promesses. Mais que nous importent les hommes et les lois, si je t’aime encore aux bras d’un autre, si tu peux encore m’aimer, maudit et malheureux comme je suis de t’avoir perdue ! Vois-tu, Indiana, tu m’appartiens, tu es la moitié de mon âme, qui cherchait depuis longtemps à rejoindre l’autre. Quand tu rêvais d’un ami à l’île Bourbon, c’était de moi que tu rêvais ; quand, au nom d’époux, un doux frisson de crainte et d’espoir passait dans ton âme, c’est que je devais être ton époux. Ne me reconnais-tu pas ? ne te semble-t-il pas qu’il y a vingt ans que nous ne nous sommes vus ? Ne t’ai-je pas reconnu, ange, lorsque tu étanchais mon sang avec ton voile, lorsque tu plaçais ta main sur mon cœur éteint pour y ramener la chaleur et la vie ? Ah ! je m’en souviens bien, moi. Quand j’ouvris les yeux, je me dis : « La voilà ! c’est ainsi qu’elle était dans tous mes rêves, blanche, mélancolique et bienfaisante. C’est mon bien, à moi, c’est elle qui doit m’abreuver de félicités inconnues. » Et déjà la vie physique que je venais de retrouver était ton ouvrage, Car ce ne sont pas des circonstances vulgaires qui nous ont réunis, vois-tu ; ce n’est ni le hasard ni le caprice, c’est la fatalité, c’est la mort, qui m’ont ouvert les portes de cette vie nouvelle. C’est ton mari, c’est ton maître qui, obéissant à son destin, m’a apporté tout sanglant dans sa main, et qui m’a jeté à tes pieds en te disant : « Voilà pour vous. » Et maintenant, rien ne peut nous désunir…

INDIANA, l’interrompt : Lui, peut nous désunir ! Hélas ! hélas ! vous ne le connaissez pas ; c’est un homme qui ne pratique pas le pardon, un homme qu’on ne trompe pas. Raymon, il vous tuera !…

RAYMON : Qu’il vienne, qu’il vienne m’arracher cet instant de bonheur ! Je le défie ! Reste là, Indiana, reste contre mon cœur, c’est là ton refuge et ton abri. Aime-moi, et je serai invulnérable. Tu sais bien qu’il n’est pas au pouvoir de cet homme de me tuer ; j’ai déjà été sans défense exposé à ses coups. Mais toi, mon bon ange, tu planais sur moi, et tes ailes m’ont protégé. Va, ne crains rien ; nous saurons bien détourner sa colère ; et maintenant, je n’ai pas même peur pour toi, car je serai là. Moi aussi, quand ce maître voudra t’opprimer, je te protégerai contre lui. Je t’arracherai, s’il le faut, à sa loi cruelle. Veux-tu que je le tue ? Dis-moi que tu m’aimes, et je serai son meurtrier, si tu le condamnes à mourir…

INDIANA : Vous me faites frémir ; taisez-vous ! Si vous voulez tuer quelqu’un, tuez-moi ; car j’ai vécu tout un jour, et je ne désire plus rien…

RAYMON : Meurs donc, mais que ce soit de bonheur !

Raymon embrasse Indiana, elle porte la main au coeur et perd connaissance.

Extrait d’Indiana de George Sand. N’oubliez pas qu’il est impossible de travailler un texte sans l’œuvre complète. Vous pouvez trouver le livre sur ce lien : Indiana – Georges Sand

Voir aussi notre liste de textes et de scènes issus du théâtre, du cinéma et de la littérature (pour une audition, pour le travail ou pour le plaisir)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Information

Cette entrée a été publiée le 8 novembre 2017 par dans Littérature, Scènes (Dialogues), et est taguée , , , , , , , , .
%d blogueurs aiment cette page :