La Compagnie Affable

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La Voix Humaine de Jean Cocteau : rupture par téléphone

Simone Signoret la voix humaine jean cocteau

Seule en scène, une femme abandonnée par son amant tente de se raccrocher aux derniers fils qui les relient, au cours d’une longue conversation téléphonique.

LA FEMME : Allô, allô, Madame, retirez-vous. Vous êtes avec des abonnés. Allô ! mais non, Madame… Mais, Madame, nous ne cherchons pas à être intéressants… Si vous nous trouvez ridicules, pourquoi perdez-vous votre temps au lieu de raccrocher ?… Oh !… Ne te fâche pas… Enfin !… Non, non. Elle a raccroché après avoir dit cette chose ignoble… Tu as l’air frappé… Si, tu es frappé, je connais ta voix… Mais, mon chéri, cette femme doit être très mal et elle ne te connaît pas. Elle croit que tu es comme les autres hommes… Mais non, mon chéri, ce n’est pas du tout pareil. Pour les gens, on s’aime ou on se déteste. Les ruptures sont des ruptures. Ils regardent vite. Tu ne leur feras jamais comprendre… Tu ne leur feras jamais comprendre certaines choses… Le mieux est de faire comme moi et de s’en moquer… complètement…

(Elle pousse un cri de douleur sourde.) Oh !… Rien. Je crois que nous parlons comme d’habitude et puis tout à coup la vérité me revient…

(Larmes.) Dans le temps, on se voyait. On pouvait perdre la tête, oublier ses promesses, risquer l’impossible, convaincre ceux qu’on adorait en les embrassant, en s’accrochant à eux. Un regard pouvait changer tout. Mais avec cet appareil, ce qui est ni est ni… Sois tranquille. On ne se suicide pas deux fois… Je ne saurais pas acheter un revolver… Tu ne me vois pas achetant un revolver… Où trouverais-je la force de combiner un mensonge, mon pauvre adoré ?… Aucune… J’aurais dû avoir du courage. Il y a des circonstances où le mensonge est utile. Toi, si tu me mentais pour rendre la séparation moins pénible… Je ne dis pas que tu mentes. Je dis : Si tu mentais et que je le sache. Si, par exemple, tu n’étais pas chez toi, et que tu me dises… Non, non, mon chéri ! Écoute… Je te crois… Si, tu prends une voix méchante. Je disais simplement que, si tu me trompais par bonté d’âme et que je m’en aperçoive, je n’en aurais que plus de tendresse pour toi… Allô !… allô…

(Elle raccroche en disant bas et très vite : ) Mon Dieu, faites qu’il redemande. Mon Dieu, faites qu’il redemande. Mon Dieu, faites qu’il redemande. Mon Dieu, faites qu’il redemande. Mon Dieu, faites…

(On sonne. Elle décroche.)
On avait coupé. J’étais en train de te dire que, si tu me mentais par bonté et que je m’en aperçoive, je n’en aurais que plus de tendresse pour toi… Bien sûr… Tu es fou !… Mon amour… Mon cher amour…

(Elle enroule le fil autour de son cou.)
Je sais bien qu’il le faut, mais c’est atroce… Jamais je n’aurai ce courage… Oui, on a l’illusion d’être l’un contre l’autre et brusquement on met des caves, des égouts, toute une ville entre soi… J’ai le fil autour de mon cou. J’ai ta voix autour de mon cou… Ta voix autour de mon cou… Il faudrait que le bureau nous coupe par hasard… Oh ! mon chéri ! Comment peux-tu imaginer que je pense une chose si laide ? Je sais bien que cette opération est encore plus cruelle à faire de ton côté que du mien… non… non… À Marseille ?… Écoute, chéri, puisque vous serez à Marseille après-demain soir, je voudrais… enfin j’aimerais… j’aimerais que tu ne descendes pas à l’hôtel où nous descendons d’habitude. Tu n’es pas fâché ?… Parce que les choses que je n’imagine pas n’existent pas, ou bien elles existent dans une espèce de lieu très vague et qui fait moins de mal… tu comprends ?… Merci… merci. Tu es bon. Je t’aime…

(Elle se lève et se dirige vers le lit avec l’appareil à la main.)
Alors, voilà… J’allais dire machinalement: à tout de suite… J’en doute… Oh !… C’est mieux… Beaucoup mieux…

(Elle se couche sur le lit et serre l’appareil dans ses bras.)
Mon chéri… mon beau chéri… Je suis forte. Dépêche-toi. Vas-y. Coupe ! Coupe vite ! Je t’aime, je t’aime, je t’aime…

(Elle suffoque.)
Je t’aime… t’aime…

(Le récepteur tombe par terre.)

Long monologue pour femme extrait de La voix humaine de Jean Cocteau. N’oubliez pas qu’il est impossible de travailler un texte sans l’œuvre complète. Vous pouvez acheter le livre sur ce lien : La voix humaine – Jean Cocteau

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Cette entrée a été publiée le 31 janvier 2018 par dans Audition / Casting, Monologue, Scènes (Dialogues), Théâtre, et est taguée , , , , , , .
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