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Zippo contre les Robots : Chronique d’un album néo-luddiste (1)

Zippo contre les robots pochette album

La pochette de l’album réalisée par l’artiste © Manon Aubry

Zippo contre les Robots… Peut-on trouver un titre plus clair pour décrire l’entreprise néo-luddiste du rappeur niçois ? D’ailleurs, tout le programme est résumé sur la pochette de Manon Aubry, jetez-y un oeil bionique : du feu à l’électronique, l’homo sapiens en a fait des progrès ! Il était temps qu’il crève sa chrysalide primitive, l’asticot ! Il n’y a que les Pokemon de bas étage qui n’évoluent pas ! De Lucy à Androïdos, ça, c’est fort de fruit ! Enfin, on le voit papillonner gaiement vers le Cloud, où nous vivrons heureux jusqu’à la fin des temps ! Mais ne nous emballons pas… La science-fiction n’est pas encore tout à fait devenue réalité, et nous n’en sommes qu’au stade de la métamorphose. Voyons quelle lumière Zippo jette sur cet instant historique…

1. « Noeud de cravate »

L’album s’ouvre doucement sur un noeud coulant. Ce « noeud de cravate », c’est le collier de la « panoplie moderne » au royaume de l’employé modèle. L’instrumentale (signée Le PDG, alias Vargas au Mic du groupe Le Pakkt) rappelle la sonnerie standard des téléphones de bureau, et vient sonner le glas des rêves (« Dans le désert du prosaïsme, / Moi je cherchais l’oasis ») et des jeux d’enfant (« Les surnoms de rap, c’était plus d’mon âge / Bonjour, maintenant mon nom est écrit sur mon badge »). Ça y est, le Bûcheron (ndlr : titre de son 1er EP sorti en 2012) a « enterré sa hache » et « rasé sa barbe ». Place à la monotonie du gagne-pain, au désenchantement du « CDI », à un violent sentiment de dépersonnalisation :

« J’ai vidé mes tiroirs / Mes idées, ma mémoire, / Je change et m’arrange / Pour éviter les miroirs »

Le Loup sauvage a finalement cédé aux aboiements des dogues gras et polis (« je deviens ce traître, ce chien qui a besoin de maîtres »). Il est pris au piège du conformisme (« Et me voilà pris dans mon col, bouffon qu’je suis ! Ma liberté, elle tient dans un bouton d’chemise. ») et regarde le reste de sa vie défiler devant ses yeux, comme des pièces détachées sur une chaîne de montage :

« Les saisons passent et moi je pense, / Je pense à tout ce temps que je gâche, / Et chaque minute est une dent qu’on m’arrache »

Pour survivre dans ce monde-là, et s’épargner la souffrance, il faut renoncer au passé ainsi qu’aux idéaux de jeunesse (« C’est à mes illusions que je foutrai le feu »). Le moment présent y est déjà de l’histoire ancienne : il faut se projeter corps et âme dans l’instant-d’après (« Faut penser au futur / Pour ne plus croire à l’instant / Qu’est-ce qui m’a pris de vouloir vivre / Avant mes 65 ans ?»), qui verra naître la prochaine merveille technologique, source d’extase éternellement renouvelée (« [Je] ressens des frissons / Quand je télécharge des applications ») ! En écoutant les derniers mots du titre (« C’était trop fatigant d’être un humain / Ça y est je suis un robot »), on pourrait croire que le Méditerranéen est fatigué de « batailler » contre le système, et que sa flamme est en voie d’extinction, mais c’est une antiphrase. Une antiphrase qui en annonce une autre, bien connue celle-ci… 

2. « Le meilleur des mondes »

Pour rappel, dans ce livre (écrit en 1931, nom de Dieu !), Aldous Huxley décrit un « Etat mondial » peuplé de clones, qui sont produits à la chaîne, manipulés génétiquement et conditionnés pour occuper des castes prédéfinies (Alphas, Betas, Gagas…) avec la plus grande satisfaction. Une dose de « soma », un puissant antidépresseur, leur est bien sûr administrée quotidiennement. Huxley décrit sa parabole comme un exemple de ce qui pourrait arriver si l’homme se laissait dominer par ses propres créations, en l’occurrence : la science, la technologie et l’ordre social… Exemple du discours officiel asséné par une élite Alpha à son collègue insatisfait :

« Bernard, you’re my closest friend, and you listen to me, you can’t win this way. Follow the rules, play the game, be happy! » (Brave New World, A. Huxley)

Dès l’entame, Zippo remet une couche d’ironie (« Tout va bien / T’as la même gueule que ton voisin »), avant de viser plus nettement l’Empire Américain, et son planisphère noir et blanc (« Ici, c’est le Bien, / Là-bas, c’est le Mal, / La leçon est simple et, en gros, c’est la seule / T’as qu’à fermer ta gueule et croquer l’Apple »). La Grosse Pomme, encore et toujours, car le « meilleur des mondes » est aussi « Le Monde Libre » que Lucio Bukowski pointe du doigt dans son dernier album, cet unique Axe du Bien, qui défend la vraie liberté, allant naturellement de pair avec le néolibéralisme. Les Etats-Unis ont lancé leur plus belle campagne de marketing avec la war on terror, menée à coup de hard et de soft power :

« On te brandit la peur, on choisit l’acteur qui fera le gentil Sniper / Parti défendre la démocratie chez les grands dictateurs »

La menace fantôme des « armes de destruction massive » fait vendre de vraies armes de destruction massive. Mieux, les drones téléguidés évitent de sacrifier trop de boys sur le terrain ! On augmente le retour sur investissement ! De fait, la Défense est un marché juteux (« Méfie-toi des étrangers maléfiques / Pour ta sécurité, y’aura des flics / Dans des armures importées d’Amérique / Des drones équipés de caméras thermiques ») pour un pays qui creuse ses déficits jumeaux depuis la chute des Tours Jumelles, et compte sur Lockheed Martin pour rééquilibrer sa balance commerciale. Alors, tout est bon pour créer un besoin de sécurité chez le quidam (« la crise, les grippes, l’héroïne, les crimes, les types pédophiles, et cent mille terroristes qui cogitent »). Voilà par quel mécanisme on justifie les mesures liberticides et la surveillance généralisée aux yeux de l’opinion publique. Appelez ça Patriot Act, et la plèbe comprendra que le gouvernement agit par pur amour pour la mère-patrie. De toute façon, le peuple ne peut déjà plus se passer du « télécran » (« Vaut mieux que tu restes l’esclave d’un ordinateur dans le collimateur de la NSA »), il est accro aux cookies, et n’a rien à redire au proverbe : « donner ses données, les reprendre c’est voler »…

3. « Google »

Celle-là, c’est ma préférée… ! Savez-vous que la libre concurrence est un des principes cardinaux de l’économie de marché ? Mais alors, comment expliquer que le monopole de Google s’étende sur le référencement des pages web et des recherches en ligne (environ 90% du volume des recherches mondiales), sur les mails (Gmail), les vidéos (Youtube), les images (Google Images), les navigateurs Internet (Google Chrome), le référencement des routes et l’optimisation du trafic routier (Google Maps et Waze)…etc. ? Malgré les lois anti-trust censées réguler les appétits démesurés, Google est devenu un préfixe universel qui s’ajoute au monde, comme une paire de Google Glasses posée sur un blaire ouvre les portes de la réalité augmentée !

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Qui n’a pas fait cette expérience troublante qui consiste à taper « Google » dans la barre de recherche Google, par inadvertance… ? Voilà la mise en abîme infinie qui démarre le clip de Zippo, et qui en dit long sur les effets du Google-web sur notre cerveau. (Sur le sujet, je vous invite d’ailleurs à lire l’article du chercheur Nicholas Carr, qui se demandait  déjà en 2008 : Is Google Making Us Stupid?). Oui, les connexions se font toujours, mais les hyperliens sont désormais gérés par le Giant Octopuss. Qui plus est, les résultats tombent en fonction des enchères de mots-clé, offrant aux autres multinationales la neutralité de la toile sur un plateau-repas…

« Chez nous, c’est sympa, on se Google-marre ! »

Mais le plus effrayant dans cette histoire, c’est que le visage du Google-Ogre ressemble plus à la face colorée et débonnaire de Shrek qu’aux gros yeux menaçants de Big Brother… Les mages de Mountain View ont réussi à construire une image toute-positive de leur empire, un vrai doodle* d’Épinal, une version souriante de l’hégémonie économique que l’on pourrait baptiser « Capital-Sympathie » (et il n’y a qu’à voir le logo d’Amazon pour comprendre que c’est un mouvement de fond…). Sous le Grand Oeil, la banane ! Alors, franchement, je vous le demande : pourquoi soupçonner Google de chercher à s’enrichir en revendant nos informations personnelles, en faisant passer la publicité pour des réponses utiles et objectives, et en investissant progressivement tous les secteurs de notre vie ? Hein ? Et pourquoi s’empêcher de scander le nom de la marque comme celui d’un prophète ? « Google ! Google ! Google !… »

« Réjouissons-nous, voilà le temps du Google-miracle ! »

> Épisode 2

Toutes les citations entre guillemets sont tirées des paroles de « Noeud de cravate », « Le meilleur des mondes » et « Google » sur l’album de ZippoZippo contre les robots, Strange Fruit, 2018. Vous pouvez l’acheter sur ce lien. Pour suivre les aventures de l’homme-briquet sur Facebook, c’est par ici.

*Doodle : dessin rigolo qui s’anime sur la page d’accueil du moteur de recherche.

 

Un commentaire sur “Zippo contre les Robots : Chronique d’un album néo-luddiste (1)

  1. Anonyme
    24 juin 2018

    Cette album est génial, c’est une vraie remise en question de son mode de vie. Merci pour l’analyse, vous avez trouver des références que je n’avais pas, merci pour ça.

    Aimé par 1 personne

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Cette entrée a été publiée le 23 juin 2018 par dans Philosophie / Société, Poésie, Rap, et est taguée , , , , , , , , .
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