La Compagnie Affable

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Zippo contre les Robots : Chronique d’un album néo-luddiste (12)

Seul sur Mars (The Martian) Matt Damon film

« Ils s’imaginent déjà seuls sur Mars… »

12ème et avant-dernier épisode de notre chronique-feuilleton de l’album Zippo contre les Robots (lire le 11ème épisode)… Attachez vos ceintures, les amis, car « il est temps de mettre le cap sur la Planète Rouge » ! 

14. In Mars We Trust

Si Zippo détourne ainsi la célèbre devise des billets verts (In God We Trust), c’est qu’il existe outre-Atlantique une poignée de zinzins richissimes qui se projettent déjà dans l’espace : à commencer par l’entrepreneur sudafricanadaméricain Elon Musk, dont le plus grand rêve est de coloniser Mars (cf. photo ci-dessous)…

Elon Musk smoking weed

Elon Musk fume de la weed dans son plus beau t-shirt OCCUPY MARS (1)

Le plus étonnant chez M. Musk, c’est que sa volonté d’« explorer le cosmos » émane à l’origine d’une véritable angoisse écologique. Il a bien mis quelques billes dans l’énergie solaire (SolarCity), les véhicules électriques (Tesla), et la construction de tunnels désengorgeant les routes, mais bon… « Sur Terre, c’est trop tard, on va pas restaurer l’osmose », alors il nous propose aussi de « devenir une espèce multi-planétaire » (2). Pourquoi ? Parce que « l’avenir devient infiniment plus enthousiasmant et intéressant pour une civilisation spatiale […] Il s’agit d’avoir foi dans l’avenir, de croire que l’avenir sera meilleur que le passé. Pour moi, il n’y a rien de plus enthousiasmant que d’aller là-haut, au milieu des étoiles. » (3) Un enthousiasme qui rappelle bizarrement d’autres refrains :

« Ma question préférée : qu’est-ce j’vais faire de tout cette oseille ?
Moi et mes kheïs on part sur la lune
Amuse-toi bien en Meurthe-et-Moselle ! »
(Booba feat. Kaaris, « Kalash », Futur 2.0, 2012)

Sauf que, contrairement à Booba, les prétentions d’Elon Musk n’ont rien de métaphorique. Depuis 2002, SpaceX a investi des milliards pour établir des bases habitables sur la Lune et sur Mars. Les tests de la Big Falcon Rocket avancent à merveille, et notre Musketaire a trouvé les moyens de financer ses ambitions interstellaires : missions de ravitaillement pour la NASA (ndlr : SpaceX effectue déjà des missions pour l’ISS), lancements de « constellations de satellites » permettant de diffuser l’Internet haut débit sur tout le globe (le gouvernement américain a donné son feu vert en mars 2018, et SpaceX s’apprête à mettre 12 000 satellites en orbite), tourisme spatial (SpaceX a trouvé son 1er client pour un trajet lunaire, cf. tweets ci-dessous), vols supersoniques reliant New York à Paris en 30 minutes (à l’étude), exploitation de matières premières extra-terrestres (à l’étude)… Bref, son business model rendrait possible une première expédition martienne en 2022… !

D’ailleurs, M. Musk n’est pas le seul milliardaire cherchant à fonder une véritable économie spatiale. Demandez à Jeff Bezos (le créateur d’Amazon, désormais 1ère fortune mondiale avec plus de 150 milliards de dollars (4)) comment il compte dépenser son argent de poche, et il vous répondra : « Je ne vois qu’une manière d’utiliser cette immense ressource financière : en réinvestissant mes bénéfices d’Amazon dans le voyage spatial. » Pourquoi ? Hé bien, toujours pour combattre la dépression terrienne : « Si nous ne poursuivons pas cette entreprise, nous finirons par devenir une civilisation de la stagnation, ce que je trouve très démoralisant… (Pauvre chouchou… !) […] Tout le monde rêve d’une civilisation dynamique, portée par la croissance et le changement. » (5)

« J’ai le sentiment de devoir accomplir une mission avec Blue Origin, une mission de la plus haute importance pour l’avenir de notre civilisation. » (6)

Ne parlez pas d’augmentation salariale à notre super-patron (7), car il a un programme bien plus ambitieux, un agenda planétaire qu’il conduit « pas à pas, et férocement » (8) depuis l’an 2000 ! L’entreprise Blue Origin, qu’il a créée cette année-là, affiche fièrement sa raison d’être : « Earth, in all its beauty, is just a starting place ». Malgré toute sa beauté, la Terre n’est qu’une base de décollage ! Et, pour prouver toute sa détermination, Bezos l’Éclair injecte personnellement 1 milliard par an dans ses fusées. Résultat : dès 2019, une flotte de vaisseaux réutilisables (donc, écolos) permettra la promenade suborbitale, puis, à long-terme, de « déplacer toute l’industrie lourde dans l’espace, et de faire de la Terre une zone résidentielle, bref, une magnifique planète. » (9) Loué soit Jeff !

« Le système solaire peut faire vivre un trilliard d’humains, et si nous étions un trilliard, nous aurions 1000 Einstein, 1000 Mozart… » (10)

C’est dire si ces discours pseudo-messianiques révèlent une vision toute quantitative du Progrès, qui n’est qu’une énième version du mythe de la croissance… Le message est simple : pour une civilisation heureuse, il faut croître infiniment. Et comme la Terre est limitée, il faut bien lancer la grande Odyssée de l’Espace. Soixante-dix ans après JFK, les astro-patrons nous rejouent donc la New Frontier (11)… À la différence que leur New Space ne comporte aucun volet social. Au contraire, le développement de l’aérospatiale privée procède d’immenses inégalités et consacre le triomphe économique de quelques individus dans une industrie jusque-là réservée aux superpuissances étatiques. Comme le dit Zippo, nous sommes bel et bien entrés « dans l’ère du capitalisme galactique ».

« T’sais pour eux ta planète elle est baisée donc ils font du biff
Ces pervers voient leur terre mère comme une milf »

Oui, ce sont bien les profits escomptés de l’Internet spatial, et non l’amour du prochain, qui attirent d’autres investisseurs privés (ex : les 12 000 satellites d’Elon Musk sont financés en partie par Google)… Ce n’est pas le respect de la biosphère qui a poussé l’Arabie Saoudite à convertir ses pétrodollars en actions Virgin Galactic (la compagnie aérospatiale fondée par le milliardaire Richard Branson)… Et si des États-géants comme la Chine ou l’Inde se lancent dans cette course folle, ce n’est pas non plus pour sauver les pandas…

Elon Musk flamethrower test Boring Company

Sachez d’ailleurs que M. Musk s’est illustré au début de l’année en envoyant une Tesla dans l’espace, « just for fun », et en vendant 20 000 faux lance-flammes sur Internet, avec cette accroche publicitaire : « Quand viendra l’apocalypse des zombies, vous serez contents d’avoir un lance-flammes. » C’est ce qui s’appelle jouer avec le feu...

« Regarde la Terre qui s’éloigne dans le hublot
Que ceux qui restent se massacrent en huis clos »

Moralité : À l’heure où toute la communauté scientifique nous alerte sur l’urgence climatique, quelques super-riches tentent de nous embarquer dans leur folie stratosphérique. Ils nous conduisent, exactement comme des djihadistes, à mépriser la vie terrestre, au profit d’un Septième Ciel imaginaire. Car,  sachez-le, comparée à notre planète, Mars n’a rien d’un paradis : son atmosphère est irrespirable (96% de CO2), et il y fait plutôt froid (-65°C en moyenne), sans parler des radiations solaires… Même en imaginant des solutions technologiques (par exemple, un gigantesque réflecteur solaire pour réchauffer et densifier l’atmosphère martienne ; l’idée n’est pas de moi…), il faudrait encore y vivre dans des bunkers à l’air conditionné, et ce, pendant des centaines d’années… Alors, je ne sais pas vous, mais moi, je reste ici !

→ Épisode 13

(1) Interview du 6/9/18, réalisée dans l’émission-podcast de Joe Rogan (vidéo) (2) (3) « Making Life Multiplanetary », conférence du 29/9/17, organisée par le Congrès International de l’Astronautique (IAC) (vidéo). (4) Ce chiffre ne cesse de grimper depuis des mois, parallèlement au cours de l’action Amazon, car M. Bezos possède environ 16% du capital du géant du web. (5) (6) (9) (10) Interview de mai 2018, conduite par le PDG d’Axel Springer (vidéo). (7) Fin août 2018, le sénateur démocrate Bernie Sanders a révélé que certains salariés américains d’Amazon étaient payés moins de 15$, et n’arrivaient à joindre les deux bouts qu’en recourant aux aides sociales. (8) Traduction de la devise latine de Blue Origin : « Gradatim Ferociter ». (11) Expression utilisée par JFK pour résumer les ambitions de son programme politique, axé sur le développement d’un programme spatial, mais aussi la réduction des inégalités socio-économiques, la politique étrangère…  (texte complet ici). Paroles extraites de la chanson « In Mars We Trust ». ZippoZippo contre les robots, Strange Fruit, 2018. Vous pouvez acheter l’album sur ce lien (site officiel de Zippo). Pour suivre les aventures de l’homme-briquet sur Facebook, c’est par ici.

2 commentaires sur “Zippo contre les Robots : Chronique d’un album néo-luddiste (12)

  1. Sandourc
    19 septembre 2018

    Je ne trouve pas le 11ème episode.

    J'aime

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Cette entrée a été publiée le 18 septembre 2018 par dans Rap, et est taguée , , , , .
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