La Compagnie Affable

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À travers le miroir d’Ingmar Bergman : David et Martin

À travers le miroir Ingmar Bergman film

Max von Sydow (Martin) et Gunnar Björnstrand (David) dans À travers le miroir d’Ingmar Bergman.

Karin est atteinte de schizophrénie. La maladie ronge la jeune femme, et désespère Martin, son compagnon, ainsi que David, son père. Ce dernier, en qualité d’écrivain, est tenté d’exploiter ce drame en écrivant un livre…

DAVID. — On dirait qu’il va pleuvoir.

MARTIN. — Vraiment ?

DAVID. — Qu’est-ce que tu as ?

MARTIN. — Pourquoi ?

DAVID. — Tu es presque hostile.

MARTIN. — Je me demande si je peux te parler.

DAVID. — Je t’en prie.

MARTIN. — Ça concerne Karin. Elle a fouillé ton bureau et elle a trouvé ton journal. Elle l’a lu bien sûr… Qu’as-tu écrit ? Karin voulait que je te demande.

DAVID. — J’ai écrit que sa maladie est incurable, et que j’ai une terrible envie d’en étudier le processus. Je n’ai pas d’excuse. Je suis indéfendable.

MARTIN. — Il est toujours question de toi et de ce que tu fais. Tu es perverti dans ton insensibilité. « Etudier le processus », un exemple parfait.

DAVID. — Tu ne comprends pas.

MARTIN. — Non, c’est vrai. Mais je comprends une chose : tu cours après les sujets. La maladie de ta fille, une véritable mine d’or.

DAVID. — Je l’aime, Martin.

MARTIN. — Aimer ? Toi ? Tu es dénue de tout sentiment. Tu n’as même pas de pudeur. Tu sais exprimer les choses avec les mots justes pour chaque instant. Mais il y a une chose que tu ignores totalement : la vie elle-même. Tu es lâche ! Et mou ! Et tu excelles dans l’invention des prétextes et des excuses.

DAVID. — Que dois-je faire ?

MARTIN. — Écris ton livre. Il te donner a peut-être ce que tu voudrais plus que tout : la renommée comme auteur. Comme ça, tu n’auras pas sacrifié ta fille en vain, mais…

DAVID. — Non, non, vas-y, dis ce que tu allais dire.

MARTIN. — Il y a un Dieu que tu flattes dans tes écrits… Je vais te dire une chose : ta foi et tes doutes sont peu convaincants. Le plus spectaculaire est ta capacité d’affabulation.

DAVID. — Je le sais très bien.

MARTIN. — Pourquoi tu continues, alors ? Pourquoi ne pas faire quelque chose d’honnête ?

DAVID. — Quoi donc ?

MARTIN. — Tu as déjà écrit un mot de vécu pendant ta vie d’écrivain ? Réponds, si tu peux.

DAVID. — Je ne sais pas.

MARTIN. — Tu vois ? Le plus terrible, c’est que tes demi-mensonges sont si subtils qu’ils ressemblent à la vérité.

DAVID. — Mais j’essaie !

MARTIN. — C’est possible. Mais tu ne vas jamais jusqu’au bout.

DAVID. — Je sais.

MARTIN. — Tu es vide et habile. Tu veux remplir ce vide avec l’anéantissement de Karin. Reste à voir comment tu vas rester réussir à mêler Dieu à tout ça. Il sera sans doute plus mystérieux que jamais.

DAVID. — Je peux te poser une question ?

MARTIN. — Je t’en prie.

DAVID. — Peux-tu toujours contrôler tes pensées intimes ?

MARTIN. — Dieu merci, je ne suis pas si compliqué. Mon monde est simple. Plutôt clair et humain.

DAVID. — Pourtant tu veux que Karin meurt !

MARTIN. — Absolument pas. Il n’y a que toi pour dire des choses pareilles.

DAVID. — Jure que tu ne l’as jamais pensé. Ce serait pourtant logique. Tu sais qu’elle ne guérira pas. Tu sais aussi que votre souffrance n’a pas de sens. Dans ce cas, mieux vaudrait qu’elle soit morte.

MARTIN. — Tu es grotesque.

DAVID. — C’est une question de point de vue.

MARTIN. — Je l’aime. Mais je suis désarmé. Je reste là, passif, à contempler sa transformation en une pauvre bête tourmentée.

DAVID. — Je vais te raconter quelque chose. En Suisse, j’ai décidé de me suicider. J’avais loué une voiture, et choisi une falaise. J’étais très calme. C’était l’après-midi, mais la vallée était déjà sombre. J’étais vide, dépourvu de peur, de remords ou d’espérance. Près du précipice, j’accélère. Le moteur cale. Il s’arrête net. Le frein moteur. La voiture a glissé jusqu’au bord, les roues avant étaient dans le vide. J’ai réussi à sortir, et j’ai commencé à trembler. Je me suis assis contre la paroi rocheuse, en essayant de reprendre une respiration normale.

MARTIN. — Pourquoi tu me racontes ça ?

DAVID. — Je veux que tu saches que je ne tiens plus à sauver la face. La vérité ne conduit pas nécessairement à la catastrophe.

MARTIN. — Mais ça n’a aucun rapport avec Karin.

DAVID. — Je crois que si.

MARTIN. — Je ne comprends pas.

DAVID. — De mon vide est né quelque chose qui est difficile à définir, à nommer. Un amour. Pour Karin. Et Minus. Et toi. Un jour, je te raconterai peut-être… Maintenant, je n’ose pas… Mais si… je veux dire… Si c’est comme je l’espère… N’en parlons plus maintenant.

Dialogue pour deux hommes extrait d’À travers le miroir d’Ingmar Bergman. N’oubliez pas qu’il est impossible de travailler une scène sans connaître l’oeuvre intégrale. Vous pouvez regarder le film sur le site Mubi (7 jours d’essai gratuit) en cliquant sur ce lien

Voir aussi notre liste de textes et de scènes issus du théâtre, du cinéma et de la littérature (pour une audition, pour le travail ou pour le plaisir)

 

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