La Compagnie Affable

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Belle du Seigneur d’Albert Cohen : Ariane monologue sur son «chien» de mari

Belle du Seigneur film Natalia Vodianova

Natalia Vodianova (Ariane) dans l’adaptation cinématographique de 2012.

Dans ce passage de Belle du Seigneur, Ariane fait un portrait canin et pathétique de son mari Adrien Deume. Elle dépeint un « Didi » qui s’agite et halète comme un toutou ridicule pendant l’acte. Au-delà du comique, les mots d’Albert Cohen témoignent aussi de la violence subie du devoir conjugal, de  l’ennui profond d’une existence petit-bourgeoise, et du désespoir de cette jeune femme romantique… (Spécificité : le texte est écrit sans ponctuation. J’ai arrangé la fin pour avoir une espèce de conclusion, mais la version originale est bien plus longue et riche en digressions ! Ps : dans le roman, Ariane se prélasse dans son bain, mais vous pouvez imaginer une autre mise en scène.)

ARIANE. — Non je ne descendrai pas non je ne veux pas voir le type tant pis si scandale […] oh le regard chien quand il commence à être chien quand il me regarde sérieux soucieux chien myope avec des intentions enfin quand il veut se servir de moi affreux ce qui est drôle c’est qu’il éternue quand ça lui vient quand il va faire le chien ça ne manque jamais il éternue deux fois atchoum atchoum et alors je me dis ça y est c’est le chien et je n’y coupe pas il va faire sa gymnastique sur moi et en même temps j’ai envie de rire quand il éternue et en même temps angoisse parce que ça va venir il va monter sur moi une bête dessus une bête dessous mais la dernière fois il a inauguré un système comique il me mordille d’abord ça me fait penser à un pékinois qui joue c’est très désagréable mais pourquoi est-ce que je lui dis pas de pas me mordiller c’est pour pas l’offenser ne ne ne faut dire les ne mais aussi parce que je déguste le grotesque comme dans l’autobus quand je suis envoûtée attirée par un visage affreux alors je le regarde mais c’est peut-être aussi par méchanceté que je le laisse faire parce qu’il est ridicule oh de quel de quel droit cet étranger de quel droit il me fait mal me fait-il mal surtout au début comme un fer rouge oh j’aime pas les hommes ne ne et puis quelle drôle d’idée quelle imbécillité de vouloir introduire ce cette ce cette chose chez quelqu’un d’autre chez quelqu’un qui n’en veut pas à qui ça fait mal c’est du joli les voluptés des romanciers est-ce qu’il y a vraiment des idiotes qui aiment cette horreur oh affreux son haha canin sur moi comment est-ce que ça peut le captiver tellement et en même temps envie de rire quand il bouge sur moi tellement rouge affairé si occupé soucieux les sourcils froncés puis ce haha canin si intéressé est-ce que c’est si palpitant ce va-et-vient c’est c’est comique et puis ça manque de dignité oh il me fait mal cet imbécile et en même temps pitié de lui pauvre studieux qui bouge tellement là-dessus qui se donne tellement de peine et qui ne se doute pas que je le regarde que je le juge je ne veux pas l’humilier en moi-même mais je ne veux pas m’empêcher chaque fois de dire Didi Didi pour battre la mesure pour scander son va-et-vient scander les mouvements du malheureux de dessus scander les mouvements stupides incroyables d’arrière en avant d’avant en arrière si inutiles Didi Didi Didi je répète intérieurement j’ai honte je me déteste c’est un pauvre gentil mais j’y je n’y peux rien et ça dure ça dure lui sur moi Ariane d’Auble on dirait un fou un sauvage oh comme c’est laid pardon je regrette pardon pauvre chou affreux son haha canin mon mariage va canin cana tout ça la faute de mon suicide raté agacée agacée tout le temps et lui se doutant de rien ne ne et moi trop pitié pour lui dire assez filez ça dure ça dure sur moi déshonorée et enfin ça y est c’est l’épilepsie la drôle d’épilepsie du monsieur qui s’occupe des territoires sous mandat il pousse des cris de cannibale sur moi parce que c’est la fin et que ça a l’air de lui plaire beaucoup et puis il tombe près de moi tout essoufflé c’est fini jusqu’à la prochaine fois non pas fini d’ailleurs parce que alors il se colle contre moi tout collant tout poisseux et il me dit des tendresses écœurantes et c’est pire oh j’en ai assez assez de tout assez de ses histoires de promotion cocktails coups de Trafalgar et pourtant touchant le pauvre pur dans sa petite boue un peu d’eau chaude maintenant s’il te plaît assez merci mais il m’agace fais attention chérie il a plu les toutes sont glissantes conduis lentement et puis toujours à m’ennuyer que pas assez couverte et puis sa manie de me toucher tout le temps ça m’exaspère déjà il y a les nuits ça devrait suffire […] Papa sur Maman c’est épouvantable les parents ne devraient jamais […] une grand-mère voilà ce qu’il me faudrait une petite reinette ridée […]

Monologue pour jeune femme extrait de Belle du Seigneur d’Albert Cohen, folio, p. 202-203. N’oubliez pas qu’il est impossible de travailler une scène sans connaître l’oeuvre intégrale. Vous pouvez commander le livre chez votre libraire le plus proche via le site Place des Libraires (ici), ou l’acheter en ligne sur ce lien Amazon : Belle du SeigneurAlbert Cohen 

Voir aussi notre liste de textes et de scènes issus du théâtre, du cinéma et de la littérature (pour une audition, pour le travail ou pour le plaisir)

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Cette entrée a été publiée le 24 octobre 2018 par dans Audition / Casting, Cours de théâtre, Littérature, Monologue, Théâtre, et est taguée , , , , , , .

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