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Rencontre avec Lison Daniel : comédienne et scénariste de caractère(s)

Lison Daniel les caracteres instagramCette semaine, nous rencontrons (à distance sanitaire bien gardée) la comédienne et scénariste Lison Daniel, qui réinvente La Bruyère sur Instagram, en pastichant avec talent « les caractères » de notre admirable société post-moderne !

V.M. : Tout d’abord, est-ce que tu peux nous raconter comment tu es « tombée » dans le théâtre ?

L.D. : J’ai commencé très jeune, vers sept ans, parce que ça me fascinait. Le père de ma meilleure amie de l’époque dirigeait le théâtre de la Criée à Marseille (Gildas Bourdet). Je pouvais assister à toutes les répétitions, me promener dans les coulisses, me balader sur la scène et regarder la grande salle vide. Je me souviens notamment d’une mise en scène du Malade Imaginaire. Les décors étaient très colorés, presque criards et les costumes étaient en noir et blanc. Ça m’a marquée. Et puis les acteurs étaient heureux d’être là. Je me suis dit « ça, ça a vraiment l’air super ». Alors j’ai commencé dans un cours pour enfants et j’ai continué dans d’autres cours jusqu’en seconde. Puis l’adolescence et le syndrôme dévastateur du « trop la honte » m’en ont éloignée pendant quelques années. C’est en première année de fac que j’ai rejoint une troupe d’improvisation. J’étais tous les lundi soir sur scène, ça m’a de nouveau donné envie. Du coup, après un Master de Droit-Sciences Politiques, j’ai tenté les concours des conservatoires d’arrondissement.

V.M. : Tu as suivi de nombreuses formations d’art dramatique (Cours Florent, Conservatoire, Studio d’Asnières, FONACT), qu’est-ce que chaque école t’a apporté ?

L.D. : À vrai dire, si j’ai atterri dans autant de formations, c’est que je n’étais jamais très heureuse dans celles par lesquelles je suis passée. J’ai commencé par le Conservatoire, qui m’a plu au début, mais qui était très académique, assez ennuyeux, et qui ne laissait pas beaucoup de place à notre personnalité. Nous ne faisions que du travail de scène, pendant des heures. En revanche, j’ai appris les bases de la culture théâtrale, en travaillant les grands classiques, et ça m’est resté.

J’ai tenté les Cours Florent où je suis entrée directement en troisième année. Là, je me suis rendu compte de la chance que c’était d’être au Conservatoire ! J’ai tout simplement détesté : les professeurs que j’ai eus (Sarah Mesguich et Pétronille de Saint-Rapt) étaient pourtant bons, et intéressants. Mais dans ma classe, on était quarante-cinq élèves, et il fallait jouer des coudes pour passer sur scène, pour être regardée. Je ne faisais pas partie de ceux qui étaient à l’aise avec ça, alors je ne passais jamais. Je suis complètement passée à côté de mon année. Et puis, il y a un système de « starification » des élèves que j’ai trouvé très désagréable, notamment dans les classes de préparation aux concours, qui m’ont semblé carrément malsains. Le Cours Florent m’a donc appris que le Cours Florent n’était pas fait pour moi ! Je suis partie sans demander mon reste. Mais je sais qu’il y a beaucoup d’élèves qui s’épanouissent là-bas.

Ensuite, le Studio d’Asnières, bien plus riche et enthousiasmant que les deux autres : des cours de danse, de chant, des cours d’histoire du théâtre, un gros travail sur le théâtre contemporain, et sur les alexandrins, un vrai théâtre rien qu’à nous, une réserve illimitée de costumes… Ma culture s’est réellement solidifiée à ce moment-là. J’espérais entrer ensuite au CFA, la formation de comédiens par alternance d’Asnières, affilée au Studio. Cette année-là, elle venait de passer école supérieure. L’administration a arbitrairement interdit à tous les élèves du Studio en-dessous de l’âge limite de 25 ans de passer le concours. J’ai trouvé l’injustice telle que j’ai claqué la porte. Je n’y suis pas retournée.

Enfin, j’ai découvert la géniale école de Laurent de Montalembert, la Fonact. L’idée, c’est de faire venir la qualité de l’enseignement de la Guildhall School of Acting de Londres à Fontainebleau. Tous les professeurs sont ou ont été professeurs là-bas. Tout était donc en anglais. J’ai travaillé Shakespeare et des choses contemporaines vraiment géniales. La formation était très exigeante, mais aussi très bienveillante. Le travail, très complet, était très centré sur le corps. On faisait du yoga tous les matins, on travaillait énormément la voix et notre présence scénique. Plus intéressant encore, les professeurs n’avaient jamais la position de toute puissance que j’ai subie de la part de mes professeurs français. D’ailleurs, il y avait toujours au moins deux professeurs en classe. Il ne décrétaient jamais rien, ils posaient des questions, cherchaient avec nous, proposaient. Jamais cassants, jamais humiliants. Je ne suis capable de m’épanouir que dans des atmosphères comme celles-là. Pour eux, le travail d’un acteur est un travail d’artisan, qui appelle à une grande modestie et une grande rigueur. Chez nous, j’ai le sentiment qu’on peut aduler un comédien pour son seul charme, sa seule gouaille, même s’il connaît à moitié son texte et qu’il met ses partenaires en difficulté. On a beaucoup à apprendre des Anglo-saxons je crois ! En tout cas, ce vent de fraîcheur, de douceur et d’exigence m’a fait un bien fou. J’ai plus appris en quelques mois que dans toutes les autres écoles. En sortant, j’ai décidé que j’étais mûre pour me lancer. Et surtout, je ne voulais pas renouer avec l’apprentissage d’avant. Les écoles peuvent être un endroit où on apprend à se connaître, où on expérimente plein de choses, mais elles peuvent aussi être une bonne excuse pour ne pas commencer à entrer dans la « vraie vie ». Et je suis convaincue que c’est pourtant là qu’on apprend le plus.

V.M. : Si tu devenais retenir un conseil qu’on t’a donné là-bas, ce serait…?

L.D. : Je ne l’ai jamais écouté, mais c’est de se faire confiance. La confiance m’a manqué dans mes études de théâtre, et c’est ce qui fait que je n’ai pas eu un parcours très agréable, ni très constructif. Si je m’engageais maintenant dans un cours, tout serait très différent parce que j’ai pris en assurance, et que je me connais mieux. Par exemple, je jouais toujours des jeunes femmes fragiles, parce que je pensais que ça m’allait bien, que c’était une énergie qui me correspondait, alors que pas du tout ! En fait qu’est ce qu’on s’emmerdait ! Je ne m’essayais presque jamais au registre comique, alors que je me serais sans doute beaucoup épanouie.

V.M. : Est-ce qu’il y a une scène de travail qui t’a particulièrement marquée ?

L.D. : Pour les concours nationaux, on m’avait conseillé une scène de La Petite Sirène de Marguerite Yourcenar, qui revisite le conte d’Andersen d’une façon assez baroque. J’avais une très belle queue de poisson à paillettes qu’une amie m’avait cousue. Et ma réplique, Gabrielle, jouait la Sorcière des Eaux qui voulait voler ma voix. C’était tellement absurde ! Je pense qu’on a fait vivre un petit enfer de malaise au jury du TNS. Dans le même genre, il y avait une scène du Soulier de Satin où Gabrielle, décidément solidaire de mes idées pourries, avait accepté de se déguiser avec moi en masque et tuba pour le Concours du CNSAD. J’y pense encore avec un petit vertige.

V.M. : Est-ce qu’il y a une pièce que tu aimerais monter un jour ?

L.D. : Je ne sais pas si ça arrivera, mais si je monte une pièce un jour, je crois que ce sera une création. Nous n’avons peut-être pas encore terminé l’exégèse de tous les grands dramaturges de l’histoire, mais tant pis ! Rien ne me ravit plus qu’une création. Je trouve fou qu’on monte toujours les mêmes pièces. Oui, Tchekhov, c’est sublime, mais les metteurs en scène et les auteurs d’aujourd’hui ont tellement à dire et à apporter. Quel gâchis si par exemple Joël Pommerat n’avait monté que des Molière à la sauce contemporaine ou des Shakespeare version rock ! De la création encore et encore par pitié !

V.M. : Quand on regarde ton CV, on te sent un peu touche-à-tout. Qu’est-ce que tu préfères aujourd’hui : écrire ou jouer ?

L.D. : Je suis scénariste et comédienne, mais je n’ai pas l’intention de choisir l’un plutôt que l’autre. Le jeu, sans l’écriture me frustrerait ; j’ai besoin de fabriquer, d’inventer, sans attendre qu’on veuille bien de moi. Mais l’écriture sans le jeu ne me conviendrait pas non plus. D’ailleurs, je réconcilie les deux en écrivant pour moi.

V.M. : Qui t’inspire dans le jeu ?

L.D. : Beaucoup de gens, et je suis incapable de choisir. Mais si on enlève les icônes immuables et les stars américaines sur lesquelles on est tous relativement d’accord, et qu’on se concentre sur les acteurs français d’aujourd’hui, je trouve qu’on a plein de gens talentueux. Parmi d’autres, Alex Lutz, me donne des frissons tellement il est juste dans Guy. Oulaya Amamra que j’ai eu le plaisir de voir sur le temps long dans Vampires est impressionnante aussi. Bon, il y en a des dizaines que j’adore, je ne suis pas bonne pour ce genre de trucs !

V.M. : Qui t’inspire dans l’écriture ?

L.D. : On parlait de Pommerat ! Il a pour moi l’écriture parfaite en théâtre ; elle paraît simple, elle est accessible à tout le monde, et pourtant, quelle intelligence, quelle profondeur. C’est de l’ordre du prodige. Dans la série – puisque c’est dans ce domaine que je travaille-, je suis très impressionnée par la minutie et la précision d’Éric Rochant (Le Bureau des Légendes) et évidemment par la brillante Fanny Herrero (qui a crée Dix pour Cent), qui convoque des personnages délicieux, qui est une dialoguiste géniale, mais qui n’oublie jamais la responsabilité de faire passer des messages.

V.M. : Comment vous est venue, avec Laura, l’idée des Caractères ?

L.D. : Quand les filtres ont commencé à apparaître sur Snapchat il y a trois-quatre ans, Laura, ma cousine, et moi habitions loin l’une de l’autre. Elle à Venise, moi à Paris. Alors, pour prendre de nos nouvelles, pour se faire rire, on s’envoyait des vidéos avec ces filtres. Quand on les a vues s’accumuler sur notre téléphone, on s’est dit que ce serait super de les mettre sur Instagram ; la façon dont ce réseau est fait permet de faire comme une bibliothèque de personnalités ; c’est assez esthétique. On faisait les vidéos chacune de notre côté, puis on se les soumettait avant de les poster. C’était presque toujours de l’improvisation. Puis le travail de Laura lui a pris de plus en plus de temps, mais j’ai continué. Ça fait bientôt deux ans, maintenant, que je suis seule aux commandes, et comme l’improvisation prenait trop de temps, j’ai commencé à les écrire, presque à la virgule près.

V.M. : Quels sont tes prochains projets ?

L.D. : Je développe en ce moment une série qui se passe dans une école de théâtre. Toutes ces expériences de cours différents vont évidemment beaucoup la nourrir. Et je vais commencer bientôt l’écriture d’une série très excitante pour Netflix. J’ai aussi prévu d’écrire un spectacle basé sur les personnages des Caractères. Il faut prendre le temps pour ça !

V.M. : Le mot de la fin (citation, mantra personnel, un mot d’une langue, français ou swahili…) ?

L.D. : Je ne sais pas pourquoi mais il y a un mot que j’adore en russe, c’est ëжик. Ça se prononce iogik, et ça veut dire hérisson. Voilà.

Mille mercis à Lison Daniel pour cette interview ! Si ce n’est pas déjà fait, précipitez-vous sur le compte Instagram les.caracteres !

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