La Compagnie Affable

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Jean de Florette de Claude Berri : Galinette et Monsieur Jean

Daniel Auteuil Gérard Depardieu film Jean de Florette Claude Berri

Daniel Auteuil (Galinette) Gérard Depardieu (Jean) dans Jean de Florette.

Ugolin, dit « Galinette », n’a qu’un rêve : planter des œillets sur le terrain d’un voisin, qui jouit d’un excellent sol et d’une source oubliée. Sur les plans de son machiavélique Papet, il bouche cette source, espérant décourager d’éventuels repreneurs. Mais l’héritier du domaine débarque de la ville avec de grandes ambitions, et les projets de culture modernes de ce « Monsieur Jean », vont effrayer à notre Galinette… 

GALINETTE. — J’ai pensé à votre problème pour l’eau. La citerne peut vous servir à faire un peu d’arrosage, mais elle sera vite à sec. Elle est pas bien grande. Quand il pleut, il passe beaucoup d’eau sur le chemin, si vous aviez des tuyaux, des tuyaux en ciment, un peu gros, vous pourriez faire une petite conduite jusqu’à la citerne, et là elle serait pleine à tous les coups.

JEAN. — Voilà une bonne idée. Et puis ça tombe bien, parce que des tuyaux, regardez, j’en ai.

GALINETTE. — Et qu’est-ce que vous comptiez en faire ? Et ce grillage ?

JEAN. — Ca, c’est un secret. Un grand secret.

GALINETTE. — Vous voulez refaire la clôture ?

JEAN. — Oui. Mais une clôture un peu spéciale : elle doit descendre à soixante cnetimètres sous terre.

GALINETTE. — Ah oui, c’est pour empêcher les lapins de venir manger les légumes ?

JEAN. — Vous brûlez, vous brûlez… Vous vous trompez seulement sur la direction des lapins.

GALINETTE. — Je comprends pas…

JEAN. — Je vais d’abord installer quelques petites cultures familiales, poireaux, tomates, pommes de terre, cerfeuil, ce sera facile, une heure de travail par jour.

GALINETTE. — Un potager, en somme…

JEAN. — Exactement. Après ces cultures famiiales, il me faudra préparer d’importantes récoltes, indispensables à l’élevage massif du lapin.

GALINETTE. — Massif ? Comment ça, massif ? Vous voulez dire des gros lapins ? […]

JEAN. — Des lapins, vous en avez déjà vus ?

GALINETTE. — J’en ai toujours six ! Et mon Papet une trentaine !

JEAN. — Et bien, malgré votre expérience, vous ne semblez pas avoir une idée exacte de la fécondité de ces rongeurs. Tenez, regardez ceci…

GALINETTE. — Ah, j’y comprends rien ! Je sais très bien lire, mais les numéros ça m’embrouille !

JEAN. — Moi je les comprends fort bien : ils signifient qu’à partir d’un seul couple de lapins, un éleveur moderne peut obtenir, dès la fin de la troisième année, une production mensuelle de cinq-cents lapins ! Ce technicien affirme qu’un élevage qui dépasserait cinq-mille têtes deviendrait un danger public ! Car à partir de mille mâles et cinq mille femelles, l’éleveur se trouverait submergé par un flot de trente-mille lapins le premier mois, qui dépasserait deux-cent-mille à partir du sixième, et deux millions par mois à partir du dixième ! Toute une province, et peut-être tout un pays, en serait réduit à la famine, et à la mort !

GALINETTE. — Vous croyez ?

JEAN. — L’Australie […], ce malheureux continent continent quatorze fois plus grand que la France, a failli périr à cause d’un seul couple de lapins apporté par un émigrant. Ces rongeurs ont rasé des champs et des prairies entières ! Pour sauver le pays, il a fallu construire une barrière électrifiée de plus de deux-mille kilomètres de long ! Et encore, et encore ! Il a fallu en abattre par millions !

GALINETTE. — C’est ce genre de lapins que vous voulez amener ici ?

JEAN. — Ah non ! Ah non ! Heureusement non ! Non, non, non… Non, je pense que la force et la nocivité de cette race sont dues au climat australien…

GALINETTE. — Heureusement… Alors, vous comptez en faire cinq-cents par mois ?

JEAN. — Ah non, ah non… Ah non, il faut être modéré en toute chose… Non, si je réduis ces prévisions au quart, je suis absolument sûr de mon affaire. Je compte obtenir cent-vingt-cinq à cent-cinquante lapins par mois d’ici deux ans. Et je limiterai mon élevage à ce chiffre.

GALINETTE. — Ah bah, c’est déjà plus raisonnable… Mais enfin, rien que pour nettoyer les cages, ça se fera pas tout seul, hein…

JEAN. — Et bien si, ça se fera tout seul.

GALINETTE. — Et comment, s’il vous plaît ?

JEAN. — Moi, mes lapins, je veux les voir courir, bondir ! Je veux faire un élevage moderne ! Un élevage en plein air !

GALINETTE. — Vous avez pensé aux renards ?

JEAN. — Vous oubliez la clôture ! Elle aura presque deux mètres de haut, en fer galvanisé !

GALINETTE. — Deux mètres, ça a jamais fait peur aux renards, jamais ! Mais peut-être que galvanisé, oui…

JEAN. — C’est pour ça que j’ai prévu des terriers artificiels, souterrains, bien entendu, dont l’entrée sera faite de tubes de ciment : le diamètre permettra le passage d’un lapin, et sera inférieur à la tête d’un renard !

GALINETTE. — Ah !… Ah, ça, c’est une bonne idée, oui… Et qu’est-ce qu’ils mangeront vos lapins ?

JEAN. — (Jean sort une petite boîte.) Voici ma réponse.

GALINETTE. — Ils vont manger des allumettes ? (Jean sort quatre petites graines de la boîte.) C’est des graines de pastèque… ? Alors, c’est de l’Otenthik (1) !…

JEAN. — Authentique ? Mais parfaitement ! C’est la graine parfaitement authentique de la cucurbita melanosperma qui nous vient d’Asie : cette plante, mon cher voisin, pousse aussi vite qu’un serpent qui sort de son trou. Sous un climat tropical après la saison des pluies, ses tiges rampantes s’allongent de quarante à cinquante centimètres par jour ! Évidemment, nous ne sommes pas sous un climat tropical…

GALINETTE. — Heureusement !…

JEAN. — Et nous n’avons pas à proprement parler de saisons des pluies. Selon les statistiques des cinquante dernières années établies par les savants de l’Observatoire de Marseille… avril, six jours de pluie, mai, juin, quatre jours, juillet, deux jours, août, trois, septembre, six, c’est une moyenne…

GALINETTE. — Oui, oui, à mon idée, c’est tout à fait ça…

JEAN. — Il ne faut pas se dissimuler que ces pluies parfois capricieuses ne seront pas tout à fait suffisantes pour que cette cucurbitacée généreuse nous donne son plein rendement, mais enfin, je compte raisonnablement sur quinze centimètres par mois.

GALINETTE. — Et heureusement ! Parce que centimètres par jour, ce serait pas commode ! Au bout de dix mois pour ramasser vos coucourdes, il vous faudrait aller jusqu’au bout du village !

JEAN. — Hé hé ! Parfaitement raisonné ! Je compte que chaque pied nous donnera environ cinquante à soixante kilos de courges

GALINETTE. — Hé, c’est déjà pas mal ! Mais, vous n’avez que quatre graines…

JEAN. — C’est qu’il est très difficile de s’en procurer. Aujourd’hui, je n’en possède que quatre, mais, dans six mois, le problème ne sera pas de trouver des graines, mais d’arrêter leur prolifération !

GALINETTE. — Et oui, mais alors, si vous pouvez pas arrêter les lapins ni les coucourdes, on se demande où nous allons !…

JEAN. — Mais à la fortune ! Nous sommes condamnés à la fortune, sous peine de retourner à l’enfer des villes !

(1) Quiproquo : quand M. Jean a parlé un peu plus tôt de « faire de l’authentique », Ugolin a cru qu’il s’agissait là d’une variété de plantes, appelée « Othentik »…

Scène pour deux jeunes hommes. Dialogue extrait du film Jean de Florette, réalisé par Claude Berri, et adapté du roman de Marcel Pagnol. N’oubliez pas qu’il est impossible de travailler un texte sans l’œuvre complète. Vous pouvez acheter le livre en ligne et le récupérer dans la librairie la plus proche (ou le télécharger au format epub) via ce lien PlacedesLibraires : Jean de Florette – Marcel Pagnol

→ Voir aussi notre liste de textes et de scènes issus du théâtre, du cinéma et de la littérature (pour une audition, pour le travail ou pour le plaisir)

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