La Compagnie Affable

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Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud : monologue d’Haroun

Meursault contre-enquête livre roman Kamel Daoud Actes Sud
Dans Meursault, contre-enquête, Kamel Daoud donne corps à L’Etranger, c’est-à-dire à « l’Arabe », la victime éponyme-anonyme du roman d’Albert Camus. Soixante-dix ans après les faits, Moussa retrouve un nom et une histoire, à travers le récit de son frère, Haroun

Dans un bar d’Oran, le vieillard revient sur la mort absurde de ce frère, qu’il appelle aussi Zoudj (deux en arabe), comme un double-fantôme. 

L’extrait qui suit est un magnifique monologue (pour homme), qui revient précisément sur le lieu du crime : une plage d’Alger trop ensoleillée…

HAROUN. Reprenons. Il faut toujours reprendre et revenir aux fondamentaux. Un Français tue un Arabe allongé sur une plage déserte. Il est quatorze heures, c’est l’été 1942. Cinq coups de feu suivis d’un procès. L’assassin est condamné à mort pour avoir mal enterré sa mère et avoir parlé d’elle avec une trop grande indifférence. Techniquement, le meurtre est dû au soleil ou à de l’oisiveté pure. Sur la demande d’un proxénète nommé Raymond et qui en veut à une pute, ton héros écrit une lettre de menace, l’histoire dégénère puis semble se résoudre par un meurtre. L’Arabe est tué parce que l’assassin croit qu’il veut venger la prostituée, ou peut-être parce qu’il ose insolemment faire la sieste. Cela te déstabilise, hein, que je résume ainsi ton livre ? C’est pourtant la vérité nue. Tout le reste n’est que fioritures, dues au génie de ton écrivain. Ensuite, personne ne s’inquiète de l’Arabe, de sa famille, de son peuple. À sa sortie de prison, l’assassin écrit un livre qui devient célèbre où il raconte comment il a tenu tête à son Dieu, à un prêtre et à l’absurde. Tu peux retourner cette histoire dans tous les sens, elle ne tient pas la route. C’est l’histoire d’un crime, mais l’Arabe n’y est même pas tué – enfin, il l’est à peine, il l’est du bout des doigts. C’est lui, le deuxième personnage le plus important, mais il n’a ni nom, ni visage, ni paroles. Tu y comprends quelque chose, toi, l’universitaire ? Cette histoire est absurde ! C’est un mensonge cousu de fil blanc. Prends un autre verre, je te l’offre. Ce n’est pas un monde, mais la fin d’un monde que ton Meursault raconte dans ce livre. La propriété y est inutile, le mariage si peu nécessaire, la noce tiède, le goût fade et les gens sont comme déjà assis sur des valises, vides, sans consistance, cramponnés à des chiens malades et putrides, incapables de formuler plus de deux phrases et de prononcer plus de quatre mots à la fois. Des automates ! Oui, c’est ça, le mot m’échappait. […]
Le mystère pour moi est devenu de plus en plus insondable. Vois-tu, j’ai, moi aussi, une mère et un meurtre sur le dos. C’est le destin. J’ai tué moi aussi, selon les voeux de cette terre, un jour où je n’avais rien à faire. Ah ! Je me suis juré tant de fois de ne plus revenir sur cette histoire, mais chacun de mes mouvements en est la mise en scène ou la convocation involontaire. J’attendais un petit curieux comme toi pour pouvoir enfin la raconter…
Dans ma tête, la carte du monde est un triangle. En haut, Bab-el-Oued, c’est la maison où est né Moussa. En bas, en longeant le balcon de la mer d’Alger, c’est le lieu sans adresse où le meurtrier n’est jamais venu au monde. Et enfin, plus bas encore, il y a la plage. La plage, bien sûr ! Elle n’existe plus aujourd’hui ou s’est lentement déplacée ailleurs. Selon des témoins, on pouvait, auparavant, apercevoir le petit cabanon de bois à son extrémité. La maison était adossée à des rochers et les pilotis qui la soutenaient sur le devant baignaient dans l’eau. La banalité de l’endroit m’avait frappé quand j’y étais descendu avec M’ma le premier automne après le crime. Je te l’ai déjà racontée, hein, cette scène, moi avec M’ma, au bord de la mer, moi sommé de me tenir en arrière, elle, face aux vagues, leur lançant une malédiction. Cette impression, je l’ai chaque fois que je m’approche de la mer. D’abord un peu de terreur, le coeur battant, et, assez vite, une déception. Comme si l’endroit avait été tout simplement trop exigu ! Comme si on avait voulu caser de force L’Iliade sur un bout de trottoir, entre une épicerie et un coiffeur. Oui, le lieu du crime était affreusement décevant. L’histoire de Moussa mon frère a besoin de la terre entière, selon moi ! Depuis, je cultive d’ailleurs une folle hypothèse : Moussa n’a pas été tué sur cette fameuse plage d’Alger ! Il doit y avoir un autre lieu caché, une scène escamotée. Ce qui expliquerait tout, du coup ! Pourquoi le meurtrier a été relâché après sa condamnation à mort et même après son exécution, pourquoi mon frère n’a jamais été retrouvé, et pourquoi le procès a préféré juger un homme qui ne pleure pas la mort de sa mère plutôt qu’un homme qui a tué un Arabe.
J’ai parfois songé à aller fouiller la plage à l’heure exacte du crime. C’est-à-dire l’été, lorsque le soleil est si proche de la terre qu’il peut rendre fou ou pousser au sang, mais cela ne servirait à rien. […] La vérité est que je l’ai déjà fait. À six reprises… Oui, j’y suis allé six fois, sur cette plage. Mais je n’ai jamais rien retrouvé, ni douilles ni traces de pas, ni témoins, ni sang séché sur le rocher. Rien. Pendant des années. Jusqu’à ce vendredi – c’était il y a une dizaine d’années. Jusqu’à ce jour où je l’ai vu. Sous un rocher, à quelques mètres des flots, j’ai soudain vu une silhouette qui se confondait avec l’angle obscur de l’ombre. J’avais marché longtemps sur la plage, je m’en souviens, avec le désir de m’assommer au soleil, d’être foudroyé par l’insolation ou l’évanouissement et de revivre un peu ce que ton auteur raconte. J’avais aussi beaucoup bu, je l’avoue. Le soleil était écrasant comme une accusation céleste. Il se brisait en aiguilles sur le sable et sur la mer mais sans s’épuiser jamais. À un moment, j’ai eu l’impression de savoir où j’allais, mais c’était sans doute faux. Et puis, tout au bout de la plage, j’ai aperçu une petite source qui s’écoulait sur le sable, derrière le rocher. Et j’ai vu un homme, en bleu de chauffe, allongé avec nonchalance. Je l’ai regardé avec peur et fascination, lui sembla à peine me voir. L’un de nous deux était un spectre insistant et l’ombre était d’une noirceur profonde, elle avait la fraîcheur d’un seuil. Puis… Puis il me sembla que la scène virait au délire amusant. Lorsque j’ai levé la main, l’ombre en fit autant. Et lorsque je me suis déplacé d’un pas, sur le côté, elle se retourna pour changer de point d’appui. Je me suis alors arrêté, le coeur affolé et j’ai pris conscience que j’avais la bouche ouverte comme un idiot et que je n’avais pas d’arme ni de couteau. Je suais à grosses gouttes, les yeux m’en brûlaient. Personne n’était dans les parages et la mer était muette. Je savais avec certitude que c’était un reflet mais j’ignorais de qui ! J’ai poussé un gémissement et l’ombre vacilla. J’ai reculé d’un pas, l’ombre en fit de même, dans une sorte de curieuse rétraction. Je me suis retrouvé couché sur le dos, tremblant de froid, assommé par du mauvais vin. J’avais marché à reculons sur une dizaine de mètres avant de m’écrouler en pleurant. Oui, je te le confirme, j’ai pleuré Moussa des années après sa mort. Tenter de reconstituer le crime sur les lieux où il a été commis menait à une impasse, à un fantôme, à la folie. Tout cela pour te dire que ce n’est pas la peine d’aller au cimetière, ni à Bab-el-Oued, ni à la plage. Tu n’y trouveras rien. J’ai déjà essayé, l’ami. Je te l’ai annoncé d’emblée, cette histoire se passe quelque part dans une tête, la mienne et la tienne et celles des gens qui te ressemblent. Dans une sorte d’au-delà.
Ne cherche pas du côté de la géographie, je te dis. Tu saisiras mieux ma version des faits si tu acceptes l’idée que cette histoire ressemble à un récit des origines : Caïn est venu ici pour construire des villes et des routes, domestiquer gens, sols et racines. Zoudj était le parent pauvre, allongé au soleil dans la pose paresseuse qu’on lui suppose, il ne possédait rien, même pas un troupeau de moutons qui puisse susciter la convoitise ou motiver le meurtre. D’une certaine manière, ton Caïn a tué mon frère pour… rien ! Pas même pour lui voler son bétail.
On devrait s’arrêter là, tu as de quoi écrire un beau livre non ? L’histoire du frère de l’Arabe. Une autre histoire d’Arabe. […]

Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud, Actes Sud, p.63-67. N’oubliez pas qu’il est impossible de travailler un texte sans l’œuvre complète. Vous pouvez trouver le livre sur ce lien : Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud

Voir notre liste de textes et de scènes issus du théâtre, du cinéma et de la littérature (pour une audition ou pour le plaisir)

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Cette entrée a été publiée le 29 mars 2017 par dans Littérature, et est taguée , , , , , , , , , , , .
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