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Les Vagues de Virginia Woolf : monologue de Jinny

Virginia Woolf

JINNY. Je déteste le petit miroir de l’escalier. Il ne reflète que nos têtes, il nous décapite, et ma bouche est trop grande, mes yeux sont trop rapprochés. Quand je ris je montre trop mes gencives. Mon visage est éclipsé par le visage farouche de Suzanne, par ses yeux que les poètes aimeront, disait Bernard, à voir se baisser sur un ouvrage de couture aux points égaux et blancs. Même le visage lunaire et vide de Rhoda se suffit à lui-même, comme ces pétales blancs qu’elle aimait à faire flotter dans un bol. C’est pourquoi je les dépasse toutes deux d’un seul bond, pour ne m’arrêter qu’à l’étage au-dessus, où pend un long miroir dans lequel je peux me refléter tout entière. Je vois d’un seul coup d’oeil mon corps et mon visage, car en dépit de cette robe de serge, mon corps et mon visage ne font qu’un. Oui, lorsque je remet la tête, mon corps étroit ondule tout entier; et mes jambes minces frémissent comme une tige au souffle du vent. Je voltige entre le dur visage de Suzanne, et celui de Rhoda, si vague; je bondis comme une de ces flammes qui courent dans les crevasses du sol; je remue; je danse; je ne cesse jamais de remuer et de danser. je remue comme la feuille qui remuait jadis dans la baie, et m’effrayait quand j’étais enfant. Ma danse se projette sur ces murs impersonnels, ces murs rayés, ces murs blanchis à la chaux et bordés d’une plinthe jaune, comme la lueur du feu sur le couvercle d’une théière. Je prends feu, même sous les yeux froids des femmes. Quand je lis, un liseré rouge court le long de la tranche noire des livres de classe. Et pourtant, je suis incapable de suivre un mot à travers ses significations changeantes. Je suis incapable de suivre une pensée qui remonte du présent au passé. Je ne me tiens pas debout comme Suzanne, tout absorbée, songeant à ma maison avec des yeux pleins de larmes; je ne vais pas m’étendre comme Rhoda, pelotonnée sur moi-même au milieu des fougères qui tachent de vert mon tablier de coton rose, en rêvant de plantes sous-marines et de roches entre lesquels nagent lentement des poissons. Je ne rêve pas.

JINNY. I hate the small looking-glass on the stairs. It shows our heads only; it cuts off our heads. And my lips are too wide, and my eyes are too close together; I show my gums too much when I laugh. Susan’s head, with its fell look, with its grass- green eyes which poets will love, Bernard said, because they fall upon close white stitching, put mine out; even Rhoda’s face, mooning, vacant, is completed, like those white petals she used to swim in her bowl. So I skip up the stairs past them, to the next landing, where the long glass hangs and I see myself entire. I see my body and head in one now; for even in this serge frock they are one, my body and my head. Look, when I move my head I ripple all down my narrow body; even my thin legs ripple like a stalk in the wind. I flicker between the set face of Susan and Rhoda’s vagueness; I leap like one of those flames that run between the cracks of the earth; I move, I dance; I never cease to move and to dance. I move like the leaf that moved in the hedge as a child and frightened me. I dance over these streaked, these impersonal, distempered walls with their yellow skirting as firelight dances over teapots. I catch fire even from women’s cold eyes. When I read, a purple rim runs round the black edge of the textbook. Yet I cannot follow any word through its changes. I cannot follow any thought from present to past. I do not stand lost, like Susan, with tears in my eyes remembering home; or lie, like Rhoda, crumpled among the ferns, staining my pink cotton green, while I dream of plants that flower under the sea, and rocks through which the fish swim slowly. I do not dream.

Monologue pour femme extrait du roman Les Vagues de Virginia Woolf. N’oubliez pas qu’il est impossible de travailler un texte sans l’œuvre complète. Vous pouvez acheter le livre sur ce lien : Les Vagues de Virginia Woolf

Voir notre liste de textes et de scènes issus du théâtre, du cinéma et de la littérature (pour une audition ou pour le plaisir)

 

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Cette entrée a été publiée le 13 avril 2017 par dans Audition / Casting, Littérature, Théâtre, et est taguée , , , , , , , , , .
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