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L’Etat de siège d’Albert Camus : monologue de la Peste

Albert Camus Jean-Louis Barrault Maria Casarès 1948 L'Etat de siège

Albert Camus, Jean-Louis Barrault et Maria Casarès préparant L’Etat de siège en 1948.

Dans cette pièce commandée par Jean-Louis Barrault (et qui n’est pas l’adaptation de son roman La Peste), Albert Camus fait parler la Peste dans une longue tirade allégorique interprétée par un jeune dictateur (qui peut être joué sous la forme d’un monologue par un homme ou par une femme). Le thème de la peste est en fait le prétexte d’une fable sur le totalitarisme.

LA PESTE : Moi, si je règne, c’est un fait, c’est donc un droit : mais c’est un droit qu’on ne discute pas : vous devez vous adapter. Du reste, ne vous y trompez pas, si je règne, c’est à ma manière et il serait plus juste de dire que je fonctionne. Vous autres, Espagnols, êtes un peu romanesques et vous me verriez volontiers sous l’aspect d’un roi noir ou d’un somptueux insecte. II vous faut du pathétique, c’est connu ! Et bien, non. Je n’ai pas de sceptre, moi. Et j’ai pris l’air d’un sous-officier. C’est la façon que j’ai de vous vexer, car il est bon que vous soyez vexés : vous avez tout à apprendre. Votre roi a les ongles noirs et l’uniforme strict. Il ne trône pas, il siège. Son palais est une caserne, son pavillon de chasse, un tribunal. L’état de siège est proclamé.

C’est pourquoi, notez cela, lorsque j’arrive, le pathétique s’en va. Il est interdit, le pathétique, avec quelques autres balançoires comme la ridicule angoisse du bonheur, le visage stupide des amoureux, la contemplation égoïste des paysages et la coupable ironie. À la place de tout cela, j’apporte l’organisation. Ça vous gênera un peu au début, mais vous finirez par comprendre qu’une bonne organisation vaut mieux qu’un mauvais pathétique Et pour illustrer cette belle pensée, je commence par séparer les hommes des femmes : ceci aura force de loi. Vos singeries ont fait leur temps. Il s’agit maintenant d’être sérieux !

Je suppose que vous m’avez déjà compris. À partir d’aujourd’hui, vous allez apprendre à mourir dans l’ordre. Jusqu’ici vous mourriez à l’espagnole. un peu au hasard, au jugé pour ainsi dire. Vous mourriez parce qu’il avait fait froid après qu’il eût fait chaud, parce que vos mulets bronchaient, parce que la ligne des Pyrénées était bleue, parce qu’au printemps le fleuve Guadalquivir est attirant pour le solitaire, ou parce qu’il y a des imbéciles mal embouchés qui tuent pour le profit ou pour l’honneur, quand il est tellement plus distingué de tuer pour les plaisirs de la logique. Oui. vous mourriez mal. Un mort par-ci, un mort par-là, celui-ci dans son lit, celui-là dans l’arène : c’était du libertinage. Mais heureusement ce désordre va être administré. Une seule mort pour tous et selon le bel ordre d’une liste. Vous aurez vos fiches, vous ne mourrez plus par caprice. Le destin, désormais, s’est assagi, il a pris ses bureaux. Vous serez dans la statistique et vous allez enfin servir à quelque chose. Parce que j’oubliais de vous le dire, vous mourrez, c’est entendu, mais vous serez incinérés ensuite, ou même avant : c’est plus propre et ça fait partie du plan. Espagne d’abord ! Se mettre en rangs pour bien mourir, voilà donc le principal ! À ce prix vous aurez ma faveur. Mais attention aux idées déraisonnables, aux fureurs de l’âme, comme vous dites, aux petites fièvres qui font les grandes révoltes. J’ai supprimé ces complaisances et j’ai mis la logique à leur place. J’ai horreur de la différence et de la déraison. À partir d’aujourd’hui, vous serez donc raisonnables, c’est-à-dire que vous aurez votre insigne. Marqués aux aines, vous porterez publiquement sous l’aisselle l’étoile du bubon qui vous désignera pour être frappés. Les autres, ceux qui, persuadés que ça ne les concerne pas, font la queue aux arènes du dimanche, s’écarteront de vous qui serez suspects. Mais n’ayez aucune amertume : ça les concerne. Ils sont sur la liste et je n’oublie personne. Tous suspects, c’est le bon commencement. Du reste, tout cela n’empêche pas la sentimentalité. J’aime les oiseaux, les premières violettes, la bouche fraîche des jeunes filles. De loin en loin, c’est rafraîchissant et il est bien vrai que je suis idéaliste. Mon cœur… Mais je sens que je m’attendris et je ne veux pas aller plus loin. Résumons-nous seulement. Je vous apporte le silence, l’ordre et l’absolue justice. Je ne vous demande pas de m’en remercier, ce que je fais pour vous étant bien naturel. Mais j’exige votre collaboration active. Mon ministère est commencé.

Extrait de la captation sonore de L’Etat de siège d’Albert Camus et Jean-Louis Barrault réalisé au Théâtre Marigny en 1948. N’oubliez pas qu’il est impossible de travailler un texte sans l’œuvre complète. Vous pouvez trouver le livre sur ce lien : 

L’Etat de siège – Albert Camus

Voir aussi notre liste de textes et de scènes issus du théâtre, du cinéma et de la littérature (pour une audition, pour le travail ou pour le plaisir)

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Cette entrée a été publiée le 30 août 2017 par dans Théâtre, et est taguée , , , , , , , , , , , .
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