La Compagnie Affable

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Les clowns lyriques de Romain Gary : la prière de La Marne

Pavarotti Pagliacci opera clown

Luciano Pavarotti interprétant Canio dans l’opéra Pagliacci.

Les clowns lyriques sont des idéalistes qui, confrontés aux horreurs du monde réel, soignent le désespoir par la comédie. Comme l’explique Romain Gary par la bouche d’un de ses personnages : « Les hommes sont sur la terre comme un grand battement d’ailes ! Ils battent des ailes, mais n’arrivent pas à s’élever ! Et quand ils s’élèvent, ils se cassent la gueule ! » Voilà pourquoi les héros du roman protègent leur noblesse d’âme déçue et leur besoin d’amour insatisfait derrière d’absurdes façades et de gros remparts bouffons. Ainsi, La Marne, qui fut de toutes les justes luttes (contre le fascisme en Espagne, contre le nazisme dans la Résistance, contre le stalinisme…) jusqu’à la guerre de Corée, improvise-t-il en permanence des rôles de vaudeville, pour échapper aux tourments de l’idéal et à ses désillusions mortifiées  Dans ce passage, il se présente à deux autres Pagliacci (Willie et Garantier) comme « le comte de Bebdern » issu d’ « une très vieille noblesse toujours à la pointe du progrès », et joue devant eux les valets insolents. Puis il tombe brusquement à genoux avant d’entonner cette prière (que vous pourrez transformer en monologue) : 

Notre Père qui êtes au ciel… Permettez-nous de nous élever ! Permettez-nous d’accéder à la surface, rendez-nous superficiels ! Donnez-nous un millimètre de profondeur, permettez-nous enfin d’être simples comme bonjour ! Rendez-nous le goût du rose et du bleu, du tendre et du charmant, apprenez-nous à nous servir d’un chien, d’une forêt, d’un coucher de soleil, du chant des oiseaux ! Libérez-nous du mal, libérez-nous des abstractions, rendez-nous nos esprits ! Ô Vous grand Willie qui êtes au ciel, apprenez-nous le ruisseau et le soleil dans l’herbe, rendez-nous l’herbe, le brin d’herbe entre les dents et la touffe d’herbe sous la nuque ! Comment fait-on ça, comment fait-on ça ? Prenez nos plus hautes institutions et faites-nous vivre au lieu de ça en Corse, dans une chanson de Tino Rossi ! Que notre vie ait toute l’élévation de sa voix, toute la variété de ses rimes ! Sauvez-nous du blanc et du noir, réconciliez-nous avec le gris, avec l’impur, gardez la pureté pour Vous et apprenez-nous à nous contenter du reste ! Ô Vous qui pouvez tout, donnez-nous la midinette et les moyens de s’en servir ! Rendez-nous le secret du coït simple comme bonjour où l’on ne risque pas de se casser les jambes à force de s’entortiller ! Rendez-nous les clairs de lune, la valse, permettez-nous de mettre genou à terre devant une femme sans ricaner ! Ô Vous, formidable et colossal, ô Vous, absolument inouï ! sauvez-nous du ricanement et de l’analyse, sauvez-nous des élites, faites régner sur nous un rêve de jeune fille ! Ô Vous ! absolument invraisemblable par plusieurs côtés, rendez-nous la sérénade et l’échelle de corde, le sonnet et la feuille sèche entre les pages d’un livre, mettez Roméo et Juliette au Kremlin ! Ô Vous qui avez créé les abîmes et le Kilimandjaro, rendez-nous enfin l’usage du superficiel ! Sauvez-nous du hara-kiri de l’introspection ! Libérez-nous des traités hautement sérieux et du narcissisme, prenez l’homme et dénouez-le ! Il s’est entortillé en un noeud tellement inextricable que, de tous les côtés, on veut le couper sous prétexte de le libérer ! Permettez-nous de croire à la virginité et aux petites valeurs humaines, qu’elles reviennent à nous avec leur pain et leur sel, libérez-nous de nos scaphandres, laissez-nous seulement quelques douces bulles d’air et donnez-nous la simplicité nécessaire pour embrasser une femme sur les lèvres seulement ! Prenez le génie et rendez-nous le talent ! Ô Vous qui connaissez si bien l’histoire, n’en faites plus ! Laissez-nous petits et aimables ! Arrêtez tout et vérifiez soigneusement nos mesures : nous sommes sortis de nos dimensions ! Nous sommes devenus trop grands pour notre petitesse ! Pour vous y retrouver, c’est bien simple : écoutez nos cris quand nous faisons l’amour, rappelez-vous ainsi qui nous sommes, réglez-vous là-dessus ! Avant de créer de nouveaux Staline et toute la ribambelle de géniaux pères des peuples, écoutez longuement le choeur des hommes et des femmes qui font l’amour : retenez-vous. Laissez-les continuer. Ne les dérangez sous aucun prétexte. Gardez le génie pour Vous : Vous en avez singulièrement besoin, c’est un homme qui vous le dit. Je sais bien que ça manque d’idéal : gardez l’idéal et l’absolu pour vous, ô Vous, qui n’avez jamais fréquenté les petites femmes ! Sauvez-nous des partouzes idéologiques, rendez-nous le couple ! Permettez-nous de ne pas être tous heureux ensemble et en même temps et d’être heureux quand même ! Ô Vous, pour qui l’amour n’est que le petit besoin des hommes, laissez-nous à notre petit besoin ! Laissez-nous par couples, empêchez les grappes ! Rendez-nous le goût des duos ! Soutenez les barcarolles contre les hymnes, les sérénades contre les choeurs, épargnez, au coeur des grandes symphonies, le petit son de flûte ! Soutenez-le, rendez-le perceptible ! Sauvez-nous des Wagner du vécu, des Wagner du sué, du saigné, du bâti, de l’arraché, donnez-nous le goût de la fragilité ! Prenez à nos graves penseurs le goût de l’esthétique et donnez-leur le sens de la beauté ! D’ailleurs, rendez-nous le goût du joli ! Réhabilitez à nos yeux le goût, le goût qui se cache, rampant, misérable et persécuté par l’écrasante catastrophe du beau ! Ô Vous qui pouvez, sur le papier, les choses les moins vraisemblables, rendez-nous le goût de la boucle des cheveux et du médaillon sur le coeur ! Ô Vous, qui pouvez tout, sur le papier, sauvez-nous de l’organigramme, du programmé, du perforé, et de l’épure ! Rendez à nos fils le goût du jupon qui frémit et la merveilleuse découverte de la cuisse de plus en plus tendre — chez les mignonnes, les ailes et les cuisses sont servies ensemble. Faites que nos mignonnes ne s’arrêtent jamais de faire de la bicyclette, sauvez-nous des puritains, sauvez-nous des puritains, sauvez-nous des puritains ! Prenez les puritains et faites-en absolument ce que vous voulez, mais je vous suggère ceci : faites-les vivre dans les dessous d’une fille, qu’ils respirent ! Mais surtout, ô Vous ! qui êtes capable de tout ! ne faites rien pour nous. Ne nous améliorez sous aucun prétexte ! Laissez-nous éternellement tels que nous sommes, c’est très bon ! Si on ne vous satisfait pas, allez ailleurs et créez quelqu’un d’autre ! Ne touchez à rien ! Laissez-nous les couleuvres et les guêpes et les gros rhumes — c’est si bon d’éternuer ! Et si vous devez absolument nous aider, manifestez-vous en nous de temps en temps comme un aphrodisiaque !

Long monologue pour homme extrait du roman Les clowns lyriques de Romain Gary, folio, p. 109-112. N’oubliez pas qu’il est impossible de travailler une scène sans connaître l’oeuvre intégrale. Vous pouvez commander le livre chez votre libraire le plus proche via le site Place des Libraires (ici), ou — si vous n’avez pas peur d’engraisser un monstre qui engloutit les librairies, maltraite ses employés et saccage la planète — l’acheter en ligne sur ce lien Amazon : Les clowns lyriques – Romain Gary

→ Voir aussi notre liste de textes et de scènes issus du théâtre, du cinéma et de la littérature (pour une audition, pour le travail ou pour le plaisir)

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