La Compagnie Affable

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Les Vagues de Virginia Woolf : monologue de Rhoda

Virginia Woolf

Rhoda se regarde dans le miroir, par-dessus l’épaule de Susan. (La traduction française est suivie du texte original en anglais.)

RHODA : Voilà mon visage. Ce visage est mon visage. Mais je m’esquive derrière Susan pour le cacher, car je ne suis pas là. Je n’ai pas de visage. Certaines personnes ont un visage. Susan et Jinny ont un visage. Elles sont là. Leur monde est le monde réel. Les choses qu’elles soulèvent ont un poids. Elles disent Oui. Elles disent Non. Mais moi, je change, et je varie constamment, et il suffit d’un coup d’oeil pour me percer à jour. Quand une femme de chambre les voit, elle ne se met pas à rire. Mais la bonne me rit au nez. Elles savent ce qu’elles doivent dire quand on leur parle. Elles rient vraiment. Elles se mettent vraiment en colère. Alors que moi, j’observe d’abord les réactions des gens, et je les reproduis.
Voyez l’extraordinaire assurance de Jinny lorsqu’elle enfile ses bas. Pourtant, elle va simplement jouer au tennis. Voilà ce que j’admire chez elle. Mais j’aime encore plus l’attitude de Susan. Elle est plus résolue, elle cherche moins à se distinguer. Elles me méprisent toutes les deux parce que je les imite. Mais, parfois, Susan me donne quelques trucs, elle me montre comment nouer un noeud-papillon, par exemple. En revanche, Jinny garde toutes ses techniques pour elle. Elles ont des amis auprès de qui elles peuvent s’asseoir. Elles ont des choses à dire en privé. Moi, je n’ai que des noms, et des visages, que je conserve comme des amulettes pour me protéger du danger. Je choisis un visage inconnu dans la salle ; et si la propriétaire de ce visage vient s’asseoir en face de moi, j’arrive à peine à finir mon thé. Je m’étouffe. Je suis complètement renversée par la violence de mon émotion. Ces personnes sans nom, ces figures immaculées, je les imagine en train de m’observer derrière un buisson. Et je saute aussi haut que je peux pour susciter leur admiration. Je les émerveille, la nuit, dans mon lit. Souvent, je meurs criblée de flèches, pour les faire pleurer. Si j’apprends par hasard que l’une d’elles a passé ses vacances à Scarborough, alors la ville entière prend un éclat d’or, le trottoir est inondé de lumière. Voilà pourquoi je déteste les miroirs, ils me montrent mon vrai visage. Quand je suis seule, je plonge souvent dans le néant. Je me tiens au bord du gouffre, à la frontière du monde, je pousse discrètement sur mon talon, de peur de tomber dans le néant. Je dois me cogner la tête contre une grosse porte pour arriver à regagner mon corps.

RHODA. That is my face. That face is my face. But I will duck behind her to hide it, for I am not here. I have no face. Other people have faces; Susan and Jinny have faces; they are here. Their world is the real world. The things they lift are heavy. They say Yes, they say No; whereas I shift and change and am seen through in a second. If they meet a housemaid she looks at them without laughing. But she laughs at me. They know what to say if spoken to. They laugh really; they get angry really; while I have to look first and do what other people do when they have done it.
See now with what extraordinary certainty Jinny pulls on her stockings, simply to play tennis. That I admire. But I like Susan’s way better, for she is more resolute, and less ambitious of distinction than Jinny. Both despise me for copying what they do; but Susan sometimes teaches me, for instance, how to tie a bow, while Jinny has her own knowledge but keeps it to herself. They have friends to sit by. They have things to say privately in corners. But I attach myself only to names and faces; and hoard them like amulets against disaster. I choose out across the hall some unknown face and can hardly drink my tea when she whose name I do not know sits opposite. I choke. I am rocked from side to side by the violence of my emotion. I imagine these nameless, these immaculate people, watching me from behind bushes. I leap high to excite their admiration. At night, in bed, I excite their complete wonder. I often die pierced with arrows to win their tears. If they should say, or I should see from a label on their boxes, that they were in Scarborough last holidays, the whole town runs gold, the whole pavement is illuminated. Therefore I hate looking-glasses which show me my real face. Alone, I often fall down into nothingness. I must push my foot stealthily lest I should fall off the edge of the world into nothingness. I have to bang my head against some hard door to call myself back to the body.

Monologue pour femme extrait du roman Les Vagues (The Waves) de Virginia Woolf, et traduit en français par nos soins. N’oubliez pas qu’il est impossible de travailler un texte sans l’œuvre complète. Vous pouvez acheter le livre sur ce lien : Les Vagues de Virginia Woolf

Voir notre liste de textes et de scènes issus du théâtre, du cinéma et de la littérature (pour une audition ou pour le plaisir)

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